ENTRETIEN AVEC ESTHER FERRER

esther

Interview : Esther Ferrer / à l’occasion de son exposition monographique « Face B. Image/Autoportrait » / MAC/VAL / 15 février – 13 juillet 2014.

La performance :  institutionnalisation, théâtralisation, dangers de l’événementiel.

INFERNO : Nous assistons à un regain d’intérêt de la part des institutions pour la performance. Comment interprétez-vous cette situation ?
Esther Ferrer : Quand une institution commence à s’intéresser à la performance, les autres suivent. Aujourd’hui, il n’y a plus un seul événement qui ne fasse pas une place à la performance : un festival de cinéma, une exposition… Sinon on a l’impression qu’on n’est pas « tendance », comme on dit maintenant. C’est pour le bien et pour le mal : c’est bien de voir de la performance, mais il faut tout de même s’interroger sur la qualité des propositions.

Cela entraîne aussi le risque de tomber dans de l’événementiel…
Esther Ferrer : Il faut dire que tout l’art va vers l’événementiel, ce mouvement ne concerne pas seulement la performance. Beaucoup de choses deviennent « amusing », divertissantes, sympathiques, les gens participent… C’est une tendance plus générale et l’art va dans cette direction… Personnellement, je n’aime pas travailler ainsi. Chacun doit assumer ses responsabilités, les artistes comme les institutions, les programmateurs et les curateurs. Chacun, dans son domaine, dans son travail, se doit de faire au mieux pour que les choses soient comme elles doivent être.

Si on regarde l’histoire de la performance, depuis la période inaugurale des années 60 – 70, quels déplacements vous semblent notables ?
Esther Ferrer : Naturellement, la performance doit évoluer, on ne peut pas continuer à faire la même chose que dans les années 60. Les jeunes d’aujourd’hui vivent dans une société complètement différente sous tous les aspects. C’est presqu’une mutation introduite par l’informatique, c’est donc normal qu’ils fassent des choses complètement différentes des nôtres.

Quand j’ai commencé, il y avait des petits festivals organisés par les artistes mêmes, avec beaucoup du mal, parce qu’à l’époque personne ne donnait de l’argent pour la performance. Du coup on était tous concerné, on avait nos façons de faire, on vivait l’expérience de la création, on ne savait pas exactement ce que c’était, on était en train de l’inventer. Il y avait une véritable émulation, comme quand on cherche vraiment. Après, les choses se stabilisent. L’institution décide alors de s’intéresser à cette forme d’expression, un marché se crée. Au début il n’y avait pas de marché, il n’y avait pas de produits dérivés, il y avait seulement l’action, qui restait dans la tête des gens qui la voyaient et c’était fini. Dans mon cas, il y avait rarement quelqu’un avec un appareil pour faire une photo, alors qu’aujourd’hui on fait des photos et des vidéos avec son téléphone portable. La documentation était très réduite, les circuits également, le public – même si beaucoup de gens s’intéressaient à notre travail – restait mince par rapport à un public de théâtre. On avait la liberté de faire absolument ce qu’on voulait. On ne m’a jamais rien imposé.

Quand l’institution commence à s’intéresser à la performance, elle vient avec ses obligations, elle ne peut pas se permettre certaines choses, du point de vue politique, social, ou du point de vue de la sécurité (accidents, troubles dans le public). Il faut formater ce qu’on fait parce qu’on a des obligations, on commence à s’imposer des limites. De l’autre côté, l’institution donne des moyens technologiques et logistiques considérables. Beaucoup d’artistes en profitent et donc développent une sorte de performance très spectaculaire, très théâtrale, où tout est codé, organisé, prévu à l’avance, pour qu’il n’y ait aucun moment de débordement. C’est la situation actuelle. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? C’est à chacun de se prononcer.
Au commencement, la performance s’éloignait le plus possible du théâtre, de toute la parafernalia théâtrale, de la signification théâtrale, du travail de la lumière, du texte, etc… Aujourd’hui on dirait qu’on est en train de fermer le cercle et que la performance se rapproche de plus en plus de la théâtralité, en mobilisant une participation très infantilisante, une espèce de cour de récréation, mais qui marche. Le temps ferra sa sélection. Maintenant tout est performance. Je n’ai rien contre, mais je ne suis pas pour, ça m’amuse beaucoup, il faut laisser les choses se développer et à un moment donné, quand la mode passera, on y verra plus clair.
Au début, il n’y avait pas beaucoup d’artistes qui travaillaient la performance, puis il y en a eu davantage, puis c’est descendu… Nous sommes restés quelques uns à la pratiquer. Maintenant, c’est la deuxième vague, nous assistons à un tsunami de performances ! On verra. Je suis tout à fait d’accord que la performance doit se transformer, évoluer …On doit laisser les choses se faire.

Il y a autre chose. Le performance-art est apparu dans le contexte d’avant mai 68. Les gens participaient, parce qu’ils considéraient qu’ils avaient le droit de participer. Désormais quand on te demande de participer, on te dit exactement ce que tu dois faire. A l’époque, que l’artiste le veuille ou pas là, les gens participaient, ils revendiquaient leurs droits. Après ils ne savaient pas non plus ce qu’on leur proposait, parfois ils s’énervaient, parfois ça les amusait, parfois ça les intéressait, ils voulaient participer. Une fois tout ce procès d’institutionnalisation enclenché — l’institution mettant des moyens, programmant les performances dans des situations théâtrales —, le public qui était actif et se considérait participant, y assiste désormais comme spectateur, très sage, et applaudit à la fin. On retourne à la situation du théâtre à l’italienne dans beaucoup de cas et c’est beaucoup plus difficile d’intervenir. Tout se théâtralise et on revient à la case départ comme si l’on fermait le cercle. Nous avions tout fait pour s’en éloigner, mais les extrêmes se joignent.

Un autre cas de figure, il y a de plus en plus de propositions de performance-art qui ont besoin de beaucoup de moyens, que l’institution peut apporter, et que l’artiste seul ne pourrait jamais mobiliser, mais qui créent aussi des situations de contrôle. Depuis les années 60 et même maintenant en ce qui me concerne, j’ai toujours pu faire une performance où je voulais, parce que j’ai besoin d’un minimum de choses. On a juste besoin d’avoir des idées ! Maintenant, on met en avant une quantité de choses dont nous, heureusement, n’avions pas besoin ! Et ceci implique des situations et des actions – je préfère le mot action – différentes.

En développant cette esthétique minimaliste, vous avez le sentiment d’avoir résisté à toutes les tentations de la part de l’institution ?
Esther Ferrer : J’aime travailler de cette manière. Je ne refuse pas par considérations morales ou éthiques, même si, certes, je n’aime pas le contrôle, ni de la part de l’institution, ni de la part de qui que ce soit. C’est précisément ce qui m’a attiré dans le monde de l’action : tu arrives sans rien, tu fais le travail, et tu repars sans rien ! Et, en ce qui me concerne, tu ne laisses pas de traces. Aujourd’hui, c’est malheureusement impossible. A chaque performance, il y a quarante personnes qui te filment avec leur téléphone portable. Je m’en fiche, je n’interdis à personne de filmer, de faire ce qu’il veut. L’unique condition que je mets toujours c’est de ne pas déranger tout le monde. Je préfère travailler en me sentant libre et en faisant en sorte que les autres se sentent libres d’agir comme ils le pensent et comme ils le veulent.

Retour sur quelques performances historiques.

Pouvez vous évoquer quelques performances qui ont vraiment marqué des caps dans votre travail ? Des étapes ou des périodes importantes ?
Esther Ferrer : Les performance que je préfère sont celles où je n’emploie rien d’autre que moi même, mon corps, peut être une chaise, une table… même pas. Ce sont les performances que j’essaie toujours de faire. Le problème, c’est que quand l’idée est à nu – sans accessoires, sans lumière, sans autres éléments – il faut qu’elle soit bonne, parce que sinon ça tombe à l’eau.

Le chemin se fait en marchant part une pensée d’un poète espagnol, Antonio Machado, qui m’a beaucoup aidé dans ma vie de tous les jours, pas seulement dans la performance ! J’y ai beaucoup réfléchi : il faut faire le chemin, tu ne peux pas t’arrêter, c’est toi qui trace ton propre chemin. Et c’est en marchant tu trouves les autres. Si tu t’arrêtes, tu ne trouves personne, mais si tu marches, tu trouves. Je pense que ça a été très important pour moi.

Intime et personnel s’inscrit dans le contexte des années 60. Les femmes revendiquaient le droit de disposer de leur propre corps, menaient des lutes – pour le droit à l’avortement, pour la liberté sexuelle, pour l’égalité des droits hommes / femmes…

On a vu cette performance récemment au Palais de Tokyo. Elle reste étonnamment très actuelle.
Esther Ferrer : Oui, en effet. Nous vivons des moments de grande régression sociale, au niveau des coutumes et des façons de vivre. Les années 60, 70, 80 étaient des années où tu pouvais faire ce que tu voulais et personne n’était choqué de voir un corps nu, alors que maintenant… Le propos n’est pas vraiment du côté de la nudité, on peut faire cette performance également habillé. L’idée est de dire : je ne suis pas parfaite, je n’ai pas un corps qui correspond aux canons d’une beauté stéréotypée, mais j’ai le droit d’être ce que je suis. Cette époque était très excitante pour tout le monde, mais surtout pour les femmes.

Quant à la performance Las Cosas, on peut faire beaucoup de lectures. Je n’explique jamais, c’est beaucoup mieux quand chacun interprète à sa manière. Je l’ai faite beaucoup de fois et de plein de manières différentes : toute seule ou avec beaucoup de monde. On est entouré d’objets, on est submergé, parfois les choses sont plus importantes que les personnes, nous dominent. Personnellement, j’essaie de vivre avec le moins de choses possibles, je suis contre l’idée d’accumulation.

Je vais vous raconter ma vie est aussi une performance que je peux faire toute seule ou avec beaucoup de gens, en parlant, ou pas. En ce moment on la prépare pour le MACVAL, avec des sourds-muets. J’ai toujours rêvé de la faire ainsi. Elle sera donnée le 17 mai.

Quant à Performance à plusieurs vitesses, je ne la fais plus. C’est un travail qui demande que je courre beaucoup et maintenant cela m’est difficile. J’aimais beaucoup le faire, mais la dernière fois que je l’ai donnée, j’ai cru que mon cœur allait me lâcher. Pourtant je l’avais adaptée à mes possibilités de l’époque, à mes capacités physiques. Un jour on m’a invitée en Espagne, dans la province de Salamanca, où un grand artiste a fait un cimetière d’œuvres d’art et on m’a proposé d’enterrer une œuvre. Du coup, j’ai décidé d’enterrer cette pièce. Je l’ai donc faite pour la dernière fois dans le cimetière et après on l’a placée dans un cercueil, avec tous les éléments que j’employais, la partition…et on a mis une pierre tombale : « Ici est enterrée la pièce d’Esther Ferrer, Performance à plusieurs vitesses… » la date de la création et la date où je l’ai enterrée. Donc je ne la ferrai jamais plus.

Comment vous positionnez-vous par rapport à l’idée de transmission ?
Esther Ferrer : Je préfère que les gens inventent. Je n’ai aucun souci de postérité, je travaille pour moi et pour mes contemporains, si tout se perd, cela m’est complètement égal, je n’essaie pas de transmettre quoi que ce soit. Quand je donne un séminaire, je préfère que les gens inventent, qu’ils oublient complètement, pas seulement mes performances, mais celles de tous les autres, qu’ils recommencent à zéro, si c’est possible ! Le problème, c’est que maintenant ça devient impossible, il y a beaucoup trop de littérature déjà sur la performance, beaucoup de choses qu’on apprend dans les écoles d’art… C’est difficile d’oublier… pourtant j’aime les amener vers l’invention. Je dis toujours : nous avons inventé, inventez maintenant ce qu’on peut faire aujourd’hui, avec les moyens et dans la situation d’aujourd’hui, qui est très difficile, je comprends parfaitement.

Pourtant on reproche souvent aux jeunes que ce qu’ils proposent est du déjà vu…
Esther Ferrer : Les idées sont dans l’air, je ne vois pas pourquoi un artiste ne pourrait pas avoir une idée qu’un autre à eu bien avant, sans même le connaître. Des tels jugements sont très difficiles à tenir. Quand on me dit : untel ou untel te copie ! Je demande : pourquoi ? Beaucoup de mes actions ont trait à la vie quotidienne. Quand on a commencé, c’était la vie quotidienne qui était notre principale source d’inspiration. Mais cette vie quotidienne est partagée par tout le monde. Quelqu’un qui décide de faire de la performance, peut donc très bien trouver la même idée que j’ai pu avoir à un autre moment et cela ne veut pas dire qu’il copie. Une même idée peut être réalisée de manières si différentes! Le revival c’est encore autre chose – des artistes qui prennent des performances d’autres artistes pour les refaire. Personnellement, ça ne m’intéresse pas. Au Palais de Tokyo, comme j’étais en plein montage de mon exposition au MAC/VAL, je ne pouvais pas me laisser distraire par autre chose, je ne pouvais donc pas faire la performance Intime et personnel. Du coup on m’a demandé si quelqu’un d’autre pouvait la faisait. J’ai accepté, il fallait juste que je parle avec les performers pour insister qu’ils fassent les choses à leur façon – comment ils les entendent et comment ils les sentent, en respectant bien sur le fait qu’il ne faut pas théâtraliser et qu’il faut mesurer. A poil, habillé, comme ils le veulent, tout en précisant que moi, je préfère noter les mesures et après les lire à haute voix. Ce n’est pas pour autant un revival parce que j’ai dit : vous le faites comme vous voulez et plus c’est éloigné de moi, mieux c’est !

De la performance à l’installation et vice-versa.

Comment le travail se met-il en place entre l’idée et la forme ?
Esther Ferrer : Chaque fois que je fais des performances, je commence par éliminer tout ce qui me semble superflu. Et très souvent, j’écris l’idée, je fais une partition, je fais des petits dessins. La partition correspond à la première idée, après je peux faire beaucoup de variations.

J’aime bien passer de la performance à l’objet ou de l’installation à la performance. Dans mon travail il y a souvent un aller et retour de la performance à l’installation et vice-versa.

Une même idée peut se présenter en version performance et en version installation. J’aime bien décliner les idées de différentes façons. J’ai par exemple une pièce qui s’appelle Parcourir un carré de toutes les façons possibles, et il y a des dessins, il y a des reliefs que je fais sur le mur directement, il y a des figures dans l’espace, la partition de la performance, l’enregistrement vidéo et en CD – toutes les façons possibles de décliner l’idée. J’aime bien pourvoir la montré comme ça. Je donne aussi au public la possibilité de le faire, parce qu’il peut prendre la partition, ou suivre l’enregistrement sonore, c’est à chacun de décider de le faire ou non et sous quelle forme. Je n’expose pas la performance ! J’expose une installation qui correspond à une performance ou les éléments dont j’ai besoin pour réaliser cette performance.

Qu’est ce qui vous intéresse dans l’acte de performer d’un côté, et dans le fait de montrer des installations de l’autre ?
Esther Ferrer : Dans la performance, l’idée qui m’intéresse est qu’elle ne laisse pas de traces ailleurs que dans le souvenir des personnes qui y assistent, qui y réfléchissent, que ça intéresse. J’aime sa précarité, sa vulnérabilité, l’idée qu’en tant qu’artiste tu sais très bien ce que tu vas faire, mais tu ne sais jamais comment ça va se développer, que tout ce qu’il arrive pendant que tu es en train de performer fait partie de la performance, pour le meilleur et pour le pire. J’aime le fait que c’est l’œuvre ouverte par excellence et je ne veux jamais la refermer. Il m’intéresse qu’une performance puisse avoir beaucoup de formes différentes tout en étant la même. J’aime beaucoup l’idée que tu ne sais jamais comment ça va sortir, comment le public va réagir, de quelle manière il va participer. Cette situation que tu vas créer, c’est ça qui m’intéresse dans la performance, ce qu’il arrive plus que ce que tu pensais faire. Ce que je pensais, je sais que c’est bien, sinon je ne le ferrais pas ! Par contre, j’ai peu de prise sur l’évolution de la situation, sa transformation in situ qui doit être gérée et inclue dans le travail dans le moment.

Dans l’installation, ce qui m’intéresse, c’est qu’elle ne dure pas. Une fois que l’exposition est finie, tout continue à être utilisé. Par exemple, j’ai fait une installation avec 60 chaises à Santiago de Compostela – ces chaises, une fois l’installation terminée, sont allées dans une salle de classe… elles ont retrouvé leur usage habituel. Je décontextualise les objets pour les mettre dans l’installation, et je les récontextualise après, pour les ramener à leur situation normale. Chaque fois donc il faudra chercher des chaises, qui ne sont pas les mêmes, et cela non seulement m’est égal, sinon je le préfère même ! Donc tout en étant la même chose, l’installation sera complètement différente. Je suis contre le fétichisme de l’objet. Mémoire, par exemple, une autre installation que j’ai créée, emploie 500 enveloppes, nécessairement différentes à chaque fois. C’est pareil avec les installations avec des fils ou des cordes qui vont finir par retrouver leur usage initial. J’essaie, dans mes installations comme dans mes performances, de faire des œuvres ouvertes.

Quant à votre pièce « Dans le cadre de l’art », présentée à la Biennale de Venise en 1999, le visiteur y participe, se retrouve au centre de l’installation.
Esther Ferrer : En même temps, je ne lui demande pas ! C’est lui qui entre pour voir la pièce. A partir du moment où il entre, il est en train de la créer. Mais je ne lui donne surtout pas d’instructions.

Pareil pour Regarde moi, regarde toi avec d’autres yeux : c’est aux visiteurs de décider. Ils se regardent entre eux, ils se regardent dans le miroir ou ils me regardent. Je préfère donner la possibilité aux gens de participer, sans pour autant jamais leur demander explicitement. Quant à une pièce comme Je vais vous raconter ma vie, on va la faire à plusieurs, donc il faut savoir à peu près quelle est la dynamique de l’action pour que chacun puisse par la suite décider comment la mettre en œuvre : assis, en marchant, en anglais, en français, en basque, en chantant … ? Comme tu veux, tant que tu racontes ta vie ! Le 17 mai, au MAC/VAL, pour la Nuit des musées, on va la faire sous forme de canon. Chacun s’empare de l’idée comme il l’entend, cela peut prendre la forme d’une autofiction.

« Face A. Le chemin se fait en marchant » (FRAC Bretagne) / « Face B. Image/Autoportrait » (MAC/VAL).

Parlez-nous du double projet « Face A/Face B », entre le FRAC Bretagne et le MAC/VAL.
Esther Ferrer : J’ai répondu à l’invitation de Marion Daniel du FRAC Bretagne et puis j’ai reçu la proposition du MAC/VAL. Pour une fois, deux institutions ont décidé de collaborer. On fait un seul catalogue, quelque chose de plus complet. Chaque exposition est complètement différente, avec des idées différentes. L’idée de la commissaire à Rennes, Marion Daniel, était axée sur la performance et l’installation et la relation entre les deux dans l’espace, Le chemin se fait en marchant. Le commissaire du MAC/VAL, Frank Lamy, a décidé de l’axer sur l’autoportrait. Dans cette exposition justement je ne fais pas de performance, je laisse cette possibilité aux autres.

L’exposition du MAC/VAL s’intitule « Image/Autoportrait ». Ce qui nous amène à parler de l’image. « Autoportrait dans le temps » et « Autoportrait dans l’espace », deux pièces très importantes, y sont montrées.
Esther Ferrer : Dans les années 60 on a commencé par travailler avec son corps comme matière première. J’ai décidé de faire un travail sur toutes les parties de mon corps : la tête, le sexe, les mains, les pieds… Initialement l’idée n’était pas de travailler sur mon corps, mais sur un corps de femme, et en même temps je ne voulais pas un modèle, je voulais un corps absolument ordinaire, qui ne pose pas, qui ne réponde pas aux canons de beauté dominants. Finalement le plus simple était de le faire avec mon propre corps.

L’idée de temps est très importante dans mon travail. C’est une inconnue, tout comme l’espace. Mais l’espace, on a la sensation qu’on peut l’embrasser du regard, on le parcourt, c’est quelque chose de matériel, on croit savoir qu’est ce que c’est, théoriquement on peut le contrôler. Le temps, on ne peut pas le contrôler, il passe inexorablement. Que peut-on en saisir ? Les traces qu’il laisse, des rides sur la peau, par exemple. J’ai décidé d’attraper ces manifestations, ces traces et j’ai choisi mon visage. On voit le procès de vieillissement.

Une grande force se dégage de ce regard droit dans l’objectif. « Autoportrait dans le temps » engage le futur sans savoir ce qu’il peut réserver.
Esther Ferrer : Quand tu regardes ces photos, je suis en train de te regarder. Je ne voulais par tirer les photos de cette série dans un plus grand format. Je voulais garder la taille humaine, je pense qu’ainsi, c’est plus facile de lire cette pièce. J’aurais pu remplir cet espace énorme avec des grands tirages, mais cela ne m’intéresse pas d’impressionner les gens. Mon objectif est d’abord d’exprimer l’idée que j’ai dans la tête, de me libérer de cette idée en la réalisant et après, parler à l’intelligence des gens plus qu’à leur l’émotivité. Cette pièce les amène à réfléchir sur l’idée de temps, sur leur personne, sur la transformation, la temporalité, la vie…

Quant à l’Autoportrait dans l’espace, c’est comme l’autre facette d’une même monnaie. Je l’ai fait avec un technicien dans le labo. On exposait le négatif pour faire apparaitre l’image peu à peu. L’image commençait à apparaitre, et parfois cela ressemblait à un dessin. J’aimais beaucoup cette équivoque entre la photo et le dessin. C’est œuvre c’est comme nos vies, du néant au néant.

L’idée de lumière, de débordement y est très présente.
Esther Ferrer : C’est notre vie, on apparaît, on disparaît.

De la présence, la mise en danger, l’adresse.

De quelle manière se décline l’idée de présence dans votre travail ?
Esther Ferrer : Dans l’idée de présence, je vois aussi la présence de l’autre. Après, il y a des absences qui sont des présences – il faut jouer avec toutes les possibilités de la présence, pas nécessairement une présence physique. Il y a beaucoup de façons d’être présent, surtout à l’heure actuelle.

Par contre, quand je suis en train de faire une performance, je ne bouge pas différemment que dans la vie quotidienne! Cela peut surprendre les gens, mais c’est exactement ce qui m’intéresse : l’œuvre doit être ouverte, parce que la vie la traverse. Il doit y avoir une continuité entre la vie et l’action. Même si tu crées la situation, et de ce fait on peut dire qu’elle est artificielle, justement tu la laisses ouverte, pour que la vie puisse la traverser.

Qu’en est-il de l’idée de mise en danger ?
Esther Ferrer : J’ai toujours dit que faire une performance, c’est comme sortir à l’arène des taureaux sans capote. Le texte, les lumières, les décors, les costumes, tout cela protège, les gens peuvent ne pas aimer ce que tu fais, mais se laisser distraire par le son ou les décors. Dans l’action, telle que je l’entends, rien de tout ça ! Tu sors à nu (pas nécessairement à poil), le plus vulnérable possible. Tu n’as rien d’autre pour te défendre que toi-même, parfois il n’y a même pas un texte à dire ou un mouvement à faire. Tu es absolument vulnérable. Ces situations m’intéressent, où tout est ouvert. Il y a ça et pas plus, un point c’est tout !

Si les gens aiment, tant mieux, sinon, il n’y a rien d’autre pour les distraire. Souvent j’explique à l’assistance ce que je vais faire, je n’ai aucun désir de surprendre. Je travaille le rythme ou la dynamique, mais je n’essaie jamais d’attraper le public. C’est un moment unique, qui ne va pas se répéter, on ne sera plus jamais ensemble dans une situation identique, on va en profiter ! Tu le prends ou tu le laisses !

Du point de vue intime, pour vous, qu’est ce qui a changé au fil du temps dans la façon dont vous envisagez vos actions et dans la manière de soutenir les situations ?
Esther Ferrer : Au début de la performance, les gens ne savaient pas vraiment à quoi s’attendre. Désormais le champ est plus balisé, les spectateurs la respectent comme une œuvre d’art. Ca se passe le plus souvent dans des musées et des institutions, alors que depuis les années 60 j’ai fait des performances un peu partout, dans des églises, dans des fabriques, des supermarchés, dans la rue…

La situation générale a aussi complètement changé : j’ai commencé en Espagne, sous le régime dictatorial de Franco, une Espagne dominée par une esthétique officielle contre laquelle on travaillait. Maintenant on ne casse plus rien, il n’y a plus rien à casser, tout est accepté, le bon, le mauvais… Le public ne s’implique plus de la même manière, on reste assis, on ne réagit pas – cela aussi est une manière de réagir – c’est la grande influence de la télé : les gens sont transformés en un public passif : il est en train de regarder une œuvre d’art, il est censé la comprendre…

Je n’ai jamais essayé de provoquer, j’ai toujours essayé de faire mon travail de la manière la plus intelligente possible, dans mes limites et avec mon sens de la responsabilité. Même si c’est mal fait, c’est mal fait parce que je ne peux pas le faire mieux. Je fais ce que je veux, simplement les gens se sentent parfois provoqués. Ce n’est pas mon problème, ça n’a jamais été mon problème. Je n’ai jamais été dans la provocation, par contre, le fait que des gens se sentent provoqués, ne m’a jamais empêché de faire mon travail. Je n’ai pas le temps de faire des choses simplement pour provoquer ! C’est trop prétentieux de penser cela. Un jour, j’ai répondu à quelqu’un qui se sentait provoqué : vous êtes trop prétentieux de penser que j’ai fait une performance en pensant vous provoquer !

Il y a plein de façons d’intervenir : quand je fais une action, même dans un lieu fermé, je dis toujours : laissez toutes les portes ouvertes, de façon à ce que les gens puissent entrer et sortir. Il y a autant de lumières pour eux que pour moi, pour que tout le monde voie bien ce qu’on est en train de faire. Je les laisse faire ce qu’ils veulent, mais je me donne le droit de faire aussi ce que je veux. Parfois, même regarder les gens sans rien faire, un geste si simple que ça, peut provoquer. Alors pourquoi faire plus ? Ma théorie est que si je peux faire un seul geste, je n’en fais pas deux, j’évite de rajouter des choses. Je n’ai pas besoin d’ajouter des ornements, et je ne le fais jamais.

Quant à vos conférences performées, quel type d’adresse mobilisent-elles ?
Esther Ferrer : C’est la même chose. J’ai commencé à faire des conférences performées en 87. La première a eu lieu à Barcelone. On m’avait invitée à parler du groupe ZAJ dont je faisais partie. Depuis, je fais des conférences sur la performance. Toujours sous le même titre : L’art de la performance, théorie et pratique, mais sous différentes formes. J’invente une façon de faire à chaque fois différente et cela m’amuse beaucoup. Je parle de la performance et je fais de la performance en même temps.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

autoportrait_dansle_temps

Visuels : 1- Esther / 2- autoportrait dans le temps / Copyright Esther Ferrer

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