INTERVIEW : JEANNE CANDEL, « LE GOÛT DU FAUX ET AUTRES CHANSONS », FESTIVAL D’AUTOMNE

candel-fernandez

INTERVIEW : Jeanne Candel, Le goût du faux et autres chansons / Théâtre de la cité internationale, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris / 24 novembre – 13 décembre.

Artiste en résidence au Théâtre de la Cité Internationale, fer de lance du collectif La vie brève, Jeanne Candel s’affirmait en 2011 avec Robert Plankett. En 2013, Le Crocodile trompeur/ Didon et Enée, création complexe et exubérante, en prise directe avec l’opéra baroque de Purcell, co-signé avec Samuel Achache, produisait une véritable déflagration sous la coupole des Bouffes du Nord.

Le Festival d’Automne accompagne Jeanne Candel pour sa nouvelle création, Le goût du faux et autres chansons. Nous l’avons retrouvée en plein processus de travail. A un mois et demi de la première, elle nous témoigne de ces moments délicats où tout est déjà là et où pourtant tout reste à faire. Rendez-vous est pris pour continuer cette discussion, toutes les cartes en main, après la création, mi-décembre.

Inferno : Comment le désir de cette nouvelle création s’est-il enclenché ?
Jeanne Candel : Nous étions en résidence au Théâtre de la Cité Internationale. C’est lors de ces périodes de laboratoires, de chantiers que le désir se remet en mouvement. Alors la nécessité de se retrouver pour créer s’impose. J’ai invité 12 acteurs, dont certains m’avaient accompagnée pour Robert Plankett (2011), d’autres pour le Crocodile trompeur (2013), à travailler avec moi cette question, ironique et scandaleuse à la fois, des origines. C’était une provocation de ma part ! Et en même temps, il y avait quelque chose de profond. Il m’est déjà arrivé d’être traversée par ces questions. On connait tous des moments dans la vie où on se les pose d’une manière ou d’une autre. J’avais envie d’aborder ces problématiques avec les acteurs, passer par le vertige de cette question. Nous avons été submergés d’informations, presque écrasés par toute une littérature, des écrits scientifiques aussi, et au final… c’est très dur d’en parler maintenant, le projet n’est pas encore fini, nous sommes encore en plein dedans.

Inferno : Parlons justement du processus de création.
Jeanne Candel : Nous lisons chacun de notre côté, nous apportons plein de choses qui viennent nourrir des périodes de travail intenses. Pour cette création, nous sommes allés regarder de côté des Métamorphoses d’Ovide, dans la Bible, dans Borges – toute une littérature mythologique et fantastique. Dans notre bibliographie, il y a des bouquins assez érudits et en même temps des Gallimard jeunesse sur l’univers… toute une constellation d’ouvrages ! Nous glanons énormément.

L’un des acteurs a amené tout un mouvement des répétitions vers des textes sur la question de l’art et de la création, que notre problématique vient aussi questionner en creux. Nous sommes donc allés chercher des scènes chez Tchekhov ou encore Bergman, qui traitent ces aspects. Pour nos improvisations, nous avons pris appui aussi sur ce type de structures déjà existantes. C’est très ouvert et maintenant cela commence à se resserrer, cela s’évide, se précise davantage.

Inferno : Il y a quelque chose dans votre projet qui me fait penser à Camille Henrot et son travail « Grosse fatigue », récompensé par le Lion d’argent à la dernière Biennale de Venise. J’y retrouve une même volonté de s’attaquer avec humour et légèreté à quelque chose d’énorme, sans pour autant faire l’impasse de la complexité des choses.
Jeanne Candel : C’est à la fois une provocation ironique, c’est un jeu, nous nous attaquons à la chose la plus écrasante qui puisse exister, mais il n’empêche que cela ouvre, ça vient creuser des questions profondes. Cette polarité m’intéresse, m’intrigue. Je me dis que cette oscillation entre des questions très pragmatiques, triviales même et d’autres beaucoup plus lourdes, doit justement être mise en jeu avec des acteurs. Nous passons par des phases de totale errance, écrasés par les références et parfois nous arrivons à attraper des choses, à les déplier, à les articuler.

Inferno : Quel est le fil conducteur que vous suivez pour cette création ? Comment tous ces matériaux commencent-ils à s’organiser ?
Jeanne Candel : Je peux dire comment j’envisage la pièce aujourd’hui, je ne peux pas savoir comment cela va évoluer d’ici trois semaines ! Pour le moment, Le goût du faux… prend la forme d’un diptyque, deux parties vraiment distinctes. Une première travaille justement des formes d’haïku : les acteurs viennent chanter une chanson, faire un geste, se mettre en scène de manière très frontale devant le public, dans un rapport avoué de représentation. Cette partie de la pièce est parcourue en filigrane par la question du désir et joue par associations, par collages qui viennent tisser une matière un peu onirique. Désir, parce qu’on le retrouve depuis les philosophes antiques qui parlent du premier dieu, désir aussi lié à une première nuit des origines, qu’on ne pourrait pas se représenter au risque de perdre la raison. Il y a également des écrits de Pascal Quignard qui nous ont pas mal inspirés, La Nuit sexuelle, une nuit enfouie, nuit de la fusion de premiers principes. Une deuxième partie nous plongerait dans une fiction, avec une histoire et des personnages.

Inferno : Comment chaque acteur s’approprie-t-il ce matériau ?
Jeanne Candel : Je ne donne pas un thème, il y a une constellation d’approches qui viennent secouer cette question à des endroits différents. Je ne formule pas si nettement les pistes que j’envisage parce que je voudrais garder la richesse d’une multitude de facettes. C’est un travail très intuitif, très empirique, mais, du coup, assez difficile, souvent vertigineux, qui implique plein de subjectivités, ainsi que des moments où il faut trancher. Nous y sommes, en ce moment même ! C’est joyeusement la galère : nous sommes repris par la peur, la pression de la première commence à se faire sentir, mais c’est un phénomène tellement naturel dans les répétitions. Après, j’essaie de faire ainsi que nous restions au travail, que nous ne nous posions pas les mauvaises questions… Tous les jours, faire de nouvelles propositions, nourrir sans arrêt les répétitions. C’est à la fois un travail de déséquilibre, sans trop se faire peur non plus, ce qui nous empêcherait de jouer.

Inferno : Pourriez-vous mentionner d’autres éléments qui participent de ces constellations ouvertes ?
Jeanne Candel : Une autre idée qui parcourt en filigrane la création est la mélancolie. Je pense que la question des origines peut être très mélancolique. Lors de la création du Crocodile trompeur j’avais lu L’anatomie de la mélancolie de Robert Burton, un ouvrage qui m’accompagne perpétuellement, qui me suivra longtemps. Il s’agit d’un essai philosophico-médical, signé par un contemporain de Purcell, qui brasse énormément de choses et se déploie dans une écriture toute en digressions et bifurcations. Je me sens très proche de cette manière d’organiser la pensée, par effets de contamination, par infiltration, et j’essaie de la remettre également en mouvement dans la prochaine création. Dans nos recherches, nous avons retrouvé, dans des documents de la NASA, la question de la mélancolie. Les gens qui partent dans l’espace sont souvent pris d’une dépression, déclenchée avant tout par des mécanismes physiologiques, liée à tout ce qui leur arrive physiquement. C’est assez fascinant ! Nous avons un peu rêvé là-dessus. Nous avons construit toute une séquence autour de ces cosmonautes qui perdent pied dans l’espace, aspirés dans une tourmente intérieure.

Inferno : Cela résonne de manière troublante avec la séquence de la plongée dans les entrailles dans « Le Crocodile trompeur ». Cela me fait également penser à la « Mélancolie de dragons », la pièce de Philippe Quesne.
Jeanne Candel : Complètement ! Et en même temps, il y va d’une qualité beaucoup plus douce, car nous travaillons sur des corps en apesanteur, tout un parcours physique… le fil est un peu plus ténu et puis c’est fait avec trois bouts de ficelle. Quant à la pièce de Philippe Quesne, je l’ai vue il a déjà quelques années et je l’avais beaucoup aimée, même si j’en garde finalement des souvenirs assez lointains …

Inferno : Comment envisagez vous le corps dans vos créations ?
Jeanne Candel : Je ne dissocie pas tellement… Dans Le Crocodile trompeur je me rappelle tout un travail d’agencement de plein de choses. C’est à chaque fois assez étonnant : nous avons des visions, des désirs et puis nous devons négocier avec ce qui se passe pour de vrai, dans le réel. Il y a sans arrêt une tractation entre la réalité et le désir, je suis très attentive à ce double mouvement. J’ai une faculté assez prononcée de travailler avec le désordre, le chaos, je pense que c’est de cette manière là que j’arrive à créer des choses. Cela peut être parfois très déstabilisant pour les acteurs, ils cherchent à vue, ils ne savent pas trop où on va, tout vient en même temps, le fond, la forme, c’est très flou. Parfois, il y a quelque chose de très limpide et c’est aussi le plateau qui décide, tout ça est très empirique.

Inferno : « Le Crocodile trompeur » nous a marqué par des images assez fabuleuses sous la coupole du Théâtre des Bouffes du Nord. Comment travaillez-vous la scénographie de vos créations ?
Jeanne Candel : La scénographie est réalisée par Lisa Navarro qui m’accompagne toujours très en amont sur mes créations. C’est une des premières personnes avec lesquelles je parle des projets. Nous avons une relation très forte. Il m’arrive d’avoir des désirs assez déterminés par rapport à l’espace, ou encore certains objets. Elle vient du coup me provoquer, me proposer des choses. C’est un dialogue permanent, elle nourrit vraiment le processus de création – une longue conversation qui se déplie tout au long de la création. Nous commençons à en parler très tôt et au fil des mois de répétitions, il y a des choses qu’on pensait oubliées qui resurgissent, des résonances, tout un travail souterrain.

Je fonctionne aussi énormément par images, je parle en images à mes acteurs. Pour ces répétitions, nous nous sommes plongés dans la Renaissance italienne et nous sommes allés regarder ce qui se passait dans les ateliers d’artistes à l’époque. Il s’agit de choses très dures à activer théâtralement, compliquées, qui posent plein de questions. Il y va de la perspective, de plusieurs de couches. Je suis très sensible à l’image, au corps, à la manière dont un acteur se cadre dans l’espace… Pour l’instant je ne peux pas en dire plus, c’est vraiment le moment le plus délicat de la création, on tient quelque chose, mais pas totalement, c’est très bizarre, très ambigu.

Inferno : Vos pièces sont toujours animées par ce battement entre le sublime et le trivial.
Jeanne Candel : C’est une sensibilité qui m’est propre. Je pense que la vie est constamment faite de moments très triviaux à côté de moments sublimes. C’est un grand mélange. Arriver à le mettre en tension et en dialogue sur le plateau m’intéresse tout particulièrement. Cette oscillation des choses, je la perçois profondément dans notre condition de mortels, ballottés entre des choses d’une cruauté et une platitude folle, sublimées parfois par des moments de grâce. C’est ma manière de voir. Typiquement, dans Le Crocodile trompeur nous nous sommes saisis d’une figure musicale, le contrepoint. Et cela reste assez présent pour cette création.

Inferno : Pourquoi avoir pensé cette nouvelle pièce en deux mouvements ?
Jeanne Candel : A la base, il y avait l’intuition d’une espèce de palindrome, l’idée que les choses puissent s’inverser. Plus précisément, l’idée était celle d’une séparation entre deux formes qu’on jouerait à tour de rôles un soir ou un autre et que les spectateurs pourraient aller voir librement. Finalement, cela a été très compliqué à mettre en place. Il s’agissait de poser face à face deux objets assez différents et de voir comment ils résonnent, comment ils s’articulent, comment ils entrent en contre-point. Ce qui m’intéresse est de voir également comment, de cette première partie qui se construit plus par associations, montages de choses qui s’enchâssent les unes aux autres, on plonge, de manière très douce, dans une histoire. Faire un chemin différent de celui auquel nous sommes habitués : souvent on part d’une histoire assez réaliste qui se transforme en plusieurs morceaux, des bribes. Je voulais créer une autre manière d’articuler les matériaux.

Pour la première partie, je lance des questions aux acteurs, ils s’en emparent, ils font des propositions de courte durée, toujours le temps d’une chanson, d’une image, une action, parfois paradoxale. Et puis, le travail de la fiction se structure par de longues improvisations, nous écrivons, nous construisons, ce n’est pas du tout la même manière d’aborder le plateau.

Inferno : La dimension musicale est toujours présente dans vos créations.
Jeanne Candel : Je m’empare du rythme de manière très intuitive. Dans la chanson, j’aime bien l’idée que c’est une petite chose, mais qui peut tourner à l’infini, comme une ritournelle qui colle à la peau. Cela contient pour moi un paradoxe que j’aime bien. C’est une petite chose qui peut t’attraper à un endroit indicible.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

candel-fernandez

Le croco 1

visuels : 1 & 2- Jeanne Candel, Le goût du faux et autres chansons photos Jean-Louis Fernandez / 3-Jeanne Candel, le Crocodile Trompeur / Photo DR

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives