NOVART 2014 : « Le Banquet, ou De l’ivresse des mots » à la Manufacture atlantique

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NOVART 2014 : 18 novembre au 6 décembre 2014 / « Le Banquet ou De l’ivresse des mots » / La Manufacture Atlantique, Frédéric Maragnani, CIE Travaux Publics, Co-production TnBA-OARA-Ville d’Eysines, 5 décembre de 18h à minuit.

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature », déclarait Proust dans Le Temps Retrouvé. Frédéric Maragnani, l’a prise littéralement au mot, la littérature, en (re)donnant vie à des romans lus et relus, ceux qui l’accompagnent depuis toujours. Avec un sens certain de la mise en scène – la vie est un songe et les mots sont les acteurs masqués d’une représentation secrète, celle des rêves éveillés qui nous fondent – le directeur de la Manufacture Atlantique (créée en 2012) a transformé cette ancienne usine de confection de chaussures, devenue théâtre dès 1997, en Fabrique d’art et de Culture dédiée aux jeunes artistes en quête de nouvelles écritures. Là, en l’occurrence, plus que de s’attacher à des formes innovantes à découvrir, il redonne vie à six « classiques » mythiques de la littérature contemporaine.

Le dispositif est celui d’un (vrai) banquet. Au centre de la « cène », une table ronde autour de laquelle six apôtres de la littérature vont communier autour de leur passion commune du livre tout en festoyant joyeusement comme le ferait une bande d’amis réunis un samedi soir pour une fête conviviale. Tout en dégustant de vrais plats accompagnés de vins sacrés – on est à Bordeaux, et « Le Banquet » ne peut être platonique – tour à tour ils vont se mettre en bouche ces textes à l’étrange pouvoir magnétique comme les nuits dont ils émergent.

« Aujourd’hui, maman est morte », en « hors d’œuvre », comme on dirait d’un cognac hors d’âge. « L’Etranger » d’Albert Camus, incarné par Romain Jarry, plonge d’emblée dans cet univers de l’inquiétante étrangeté de Meursault, homme qui décrit sa vie comme s’il l’observait de l’extérieur, avec un total détachement. Homme sans émotion et sans avenir, homme non concerné. Le rythme accéléré d’un temps qui précipite son destin au gré du hasard et des contingences qui lui échappent et dont il ne semble pas faire cas – en spectateur de ce qui lui arrive, anesthésié par le soleil de plomb qui s’abat sur l’été algérois – est traduit par le débit verbal d’une neutralité assumée. Meursault n’a rien à voir, ni avec L’Homme révolté (le texte dit s’arrête au meurtre sur la plage), ni avec lui-même : il est suspendu dans un non-lieu qui ne lui sera, au final, pas accordé.

Il suffit qu’un lapin blanc aux yeux roses vienne à passer par là et c’est la vie entière d’Alice qui bascule dans le monde enchanté d’un conte ensorceleur. Amélie Jaillet campe une Alice puissante et enjouée, extravagante à merveille, qui va tordre la réalité sous l’effet de la déferlante onirique la traversant de part en part. « Alice au pays des merveilles » s’est échappée ce soir du livre de Lewis Carroll et jette un charme ravageur sur tout ce qui l’entoure. Et chacun de se pincer discrètement pour être sûr de ne pas s’être métamorphosé en un autre, pour être sûr qu’il ne s’est pas posé un lapin à lui-même et que c’est bien lui, là, assis sur son banc, et non pas une créature réinventée.

« Mes amis » d’Emmanuel Bove, l’un de ces écrivains longtemps tombé dans l’oubli, sacrent le retour de Bâton – Victor de son prénom – sur la scène d’un quotidien marqué par une misère affective sordide. La singularité (en est-ce une ?) de cet anti-héros à relents postmodernes est de vouloir se faire des amis, de se retrouver toujours seul, et de faire, de cette impuissance à vivre, son objet de jouissance. La médiocrité ainsi exhibée dans l’énonciation égrenée des menus faits d’un quotidien à jamais ingrat objective de l’extérieur la compassion pitoyable du personnage pour lui-même. José Antonio Pereira se coule parfaitement dans le costume gris et étriqué de son personnage, et, comme pour tenir l’équilibre sur le fil du rasoir d’une vie qui menace à tout instant de se dérober sous ses pieds, il trouve dans le débit précipité de son discours le viatique qui l’étourdit, le dispense d’être englouti par le vide d’une existence sans talent et lui permet de poursuivre ainsi son voyage au bout de la médiocrité.

Micro en main, comme une chanteuse d’un autre temps, Stéphanie Cassignard, interprète le vague à l’âme des amours adolescentes entre Phil et Vinca qui avant de « se trouver » physiquement vont, l’une découvrir son pouvoir de Lolita séductrice d’hommes mûrs, et l’autre expérimenter l’amour charnel avec une inconnue toute drapée de blanc et beaucoup plus âgée que lui, rencontrée sur le chemin de la plage. Roman sulfureux et brûlant de sensualité à fleur de peau, si l’on se souvient de sa date d’écriture par Colette (1923) « Le Blé en herbe » porte au vif la quintessence du désir qui transgresse quelle que soit l’époque tous les tabous.

Manuel Severi, présent sur scène et filmé en parallèle en vidéo, projette sur l’écran de la nuit blanche de la Manufacture Atlantique le portrait en surimpression de « Mrs Dalloway », ce double ainsi dédoublé de Virginia Wolf. L’infinie douceur de la voix masculine de l’acteur, écho subliminal de la bisexualité de l’auteur, déroule le monologue intérieur de l’héroïne traversée par les courants de conscience des protagonistes de son histoire. Pourquoi a-t-elle épousé Richard Dalloway, homme cultivé et bien sous tous les rapports, alors que son cœur la portait vers Peter Walsh qui va, comme le retour du refoulé, resurgir de manière impromptue dans son existence ? Vague à l’âme, ressac de souvenirs déferlants, chronique d’un suicide annoncé soldant un mal de vivre consubstantiel.

Et pour conclure ce banquet littéraire, fallait-il imaginer une œuvre qui balaierait l’époque pour en servir un précipité rendant « conte » de ce qu’il fut, ce siècle écoulé. « Les années » d’Annie Ernaux, délivrent à un rythme que rien ne peut interrompre – même pas l’attentat incongru d’une spectatrice mal embouchée et en mal de sonophone – la saveur d’un « je me souviens » de Georges Perec, appliqué à une femme qui a fait de la littérature sa profession de foi. Laëtitia Andrieux, jeune actrice au professionnalisme affirmé, se fait le porte-voix de ce précipité de souvenirs cristallisés dans une mémoire qui défile à la recherche du temps retrouvé.

Singulière et jubilatoire impression ressentie par les spectateurs, invités à assister à ce banquet, d’être immergés dans une bulle mouvante de mots chuchotés ou criés, joyeux ou déchirants, en un mot, d’éclats de vie. Les jeunes comédiens et comédiennes de la CIE Travaux Publics, mis en scène par Frédéric Maragnani, un lettré « fabricant d’écritures », sont de suite investis du pouvoir divin – au commencement était le Verbe – de (re) créer la vraie vie au travers d’univers fictionnels mythiques dont ils se font les passeurs. Et que tout cela se produise à la Manufacture Atlantique prend sens. Comme un clin d’œil au sentiment océanique dont parle l’écrivain Romain Rolland pour dépeindre l’impression de se sentir en unisson avec ce qui nous dépasse dans l’univers infini des mots, ouvreurs de vie potentielle. Une manière sensible et intelligente de réinventer le lien si nécessaire, si vital, entre la littérature et nos existences. Proust, encore et toujours.

L’épisode 2 de cette Bibliothèque des livres vivants est prévu au Théâtre du Port de la Lune (TnBA) du 11 au 14 mars 2015.

Yves Kafka

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