ENTRETIEN : AME HENDERSON, MATIJA FERLIN

Crédit,_Nada_Zgank

Rencontre avec les deux danseurs de The Most Together We’ve Ever Been, présentée pour la première en France à l’Espace des Arts, lors du festival Instance qui se tenait jusqu’au 24 novembre à Chalon-sur Saône.

Peu de traces sont laissées par la danse au sein des discours sur l’art et notamment en philosophie et pourtant elle est peut-être, dans sa manifestation originaire, la possibilité même de l’art. Mais pourquoi ne pourrions-nous pas aller un pas en avant et dire que la danse lorsqu’elle tournée du côté de l’utopie, du don, tel que l’illustrent Ame Henderson et Matija Ferlin, ne serait-elle pas la possibilité même de la politique ?

Inferno : Est-ce que le langage que l’on parle est-il le même que celui du corps ?

Matija Ferlin : Cela est différent au sein de notre travail et de leur manifestation. Cependant la valeur entre langage corporel et verbal reste la même. Pour moi travailler sur un texte ou un corps œuvre dans la même direction, il s’agit à chaque fois de physicalité. Chaque mot, chaque geste a un sens particulier. Ils ne restent pas  face au corps, et le corps ne reste pas en face d’eux. Cela s’effectue telle une valorisation de ce mouvement dans leur extraction au cours du spectacle. On essaye de faire en sorte qu’il existe une symétrie dans leur délivrance.

Ame Henderson : Le langage que l’on parle est celui du corps où chacun a un goût, une saveur particulière. Ils recèlent tous deux un commencement qui se perpétue et se renouvelle sans cesse. Ils commencent encore, encore… Ainsi pour moi chaque chose est un matériel qui nous aide à faire ceci, à continuer. Cela peut-être un mouvement, un texte, une action. Chaque mouvement corporel ou verbal est au service de quelque chose, et prend sens en poursuivant un déroulé infini.

Inferno : Est-ce que vous utilisez le même langage ?

Ame Henderson : Avec cette pièce, on a trouvé un juste milieu, je crois entre, nos deux langages artistiques.

Matija Ferlin : Lorsque vous faites une collaboration, et que la collaboration est bonne, vous tentez de pousser la personne au creux de cet endroit où elle n’a pas l’habitude de se plonger. Je n’ai pas demandé à Ame de venir dans une zone proche de moi. On a essayé d’aller là où habituellement nous ne nous aventurons pas.

Inferno : Que signifie le titre de cette pièce : « The Most Together We’ve Ever Been »?

Matija Ferlin : Il est question d’une histoire en commun. Elle s’est tissée tout le long de nos collaborations multiples en tant que danseurs. Ce titre correspond au résultat de ces besoins personnels et artistiques.

Ame Henderson : Notre travail, qui porte sur les Entrées, pose cette question : comment commence-t-on ? On est dans une pièce et une porte s’ouvre. On travaille ensemble beaucoup sur la procédure, c’est-à-dire que l’on s’interroge autour des conditions de possibilité d’un mouvement. On crée une atmosphère qui produit une zone où quelque chose va arriver, et dont on peut à l’avance fixer un sens déterminant. D’où cette constante apparence que quelque chose va arriver est essentielle. Cela bouscule le cours normal des gestes.

L’endroit que l’on produit est fait de telle sorte qu’il ne s’agit pas ici de s’asseoir pour écouter ce que l’on sait, mais plutôt d’être étonné de ce que l’on ne peut saisir totalement. C’est ici que ce qui nous entoure, nous enveloppe, trouve le plus de potentiel. Ayant en tête cette disposition d’esprit on peut percevoir quelqu’un comme une forme nouvelle. Comment un artiste crée un espace ? Je peux percevoir quelque chose de nouveau mais peut-être un spectateur peut percevoir lui aussi quelque chose de nouveau. Ceci étant dit, il faut être en mesure de l’accueillir. Avec notre travail on se situe en adéquation avec ce que l’on saisit au moment où on le saisit. On donne à voir ce recommencent perpétuel, et quelque fois rien ne se produit et d’autres fois tout peut arriver.

Matija Ferlin : Avec cette pièce, on a une façon non articulée pour exprimer le fait que certaines choses fonctionnent plutôt que d’autres. Mais reste ce besoin d’être ensemble sur le plateau et de continuer ensemble. Ce que j’aime dans notre travail est cette idée d’avoir une heure dans la vie de quelqu’un, et d’avoir le pouvoir de changer ses représentations, lui permettre de penser autrement. En une heure devant sept-cent-soixante-dix personnes, nous avons le pouvoir de modifier des perceptions. On a la possibilité d’offrir une nouvelle façon de voir les choses, de nouvelles perceptions. Du fait de cette responsabilité dont nous sommes très conscients, je pense demander beaucoup des spectateurs.

Ame Henderson : Regarder, revient à travailler, et essayer de comprendre ce qu’il est en train de se passer. Notre but est de créer un espace où l’on peut projeter une richesse inépuisable d’idées. Cet endroit n’a point de futur, il recommence sans cesse, ainsi le spectateur peut s’interroger autour de ses désirs enfouis. Par exemple cette collection d’objets disposée sur scène, une grande partie du temps est passée à la regarder, l’examiner car nous sommes souvent à l’extérieur de la scène. Chaque fois que l’on foule le plateau, les spectateurs vont s’identifier et créer des histoires. Il n’y a peut-être pas d’histoire qui lie les scènes les unes aux autres mais au fond ce n’est pas ce qui compte, l’essentiel étant cette idée que l’on vienne pour porter un cadeau. Ce cadeau a pour finalité de renouveler des perceptions.

Inferno : Comment ces gestes émergent-ils dans le champ de la politique ?

Ame Henderson : Ce que je considère comme politique est cette capacité de changer de perceptions. Changer la manière dont on voit, entend, ressent un mouvement, transforme la réalité. Tout mon travail est politique, car il repense la manière dont on appréhende l’endroit où nous sommes. Je ne dirais pas que je change le monde. Mais par exemple, être dans une petite chambre entourée de sept personnes, me crée une petite opportunité pour à l’arrivée ressentir les choses différemment, écouter d’une autre oreille notre environnement. Pour moi ceci est éminemment politique, même si je pense qu’il est aujourd’hui futile dans un monde capitaliste d’être un danseur, car cela n’a pas de valeur au sein d’une économie de marché, avec cette opiniâtreté du système à dicter la manière dont nous devons nous comporter. Lorsque je danse, j’ai comme l’impression de résister à toutes ces injonctions données par le réel. Bien sûr quand on désire présenter une pièce, il faut donner des flyers, on est payé, il y a une sorte de paradoxe. Mais je pense que notre travail dans une certaine mesure est inutile. Je crois que produire quelque chose d’inutile au sein du système capitaliste est indispensable. Tout le monde prête attention lors de cette pièce au fait que cela pourrait être ainsi ou autrement.

Matija Ferlin : Du milieu d’origine d’où je viens, il est difficile de faire ce que je fais. Notre responsabilité est de ne pas faire avaler des idées contre le gré du public, ne pas le forcer à ingérer une mixture de pensées déjà toutes digérées. Je ne vais pas lui dire ce qu’il faut faire, ou penser, il doit se sentir libre de prendre ce dont il éprouve le besoin. Cela déjoue cette forme de théâtre qui trop souvent à mon goût, a tendance à s’enferrer du côté d’un préétabli quant à la manière de dire les choses.

Inferno : Qu’avez-vous oublié au fil de cette performance ?

Ame Henderson : Derrière la porte est présente une liste, une sorte de manifeste à l’attention de la performance. Ce qui figure en premier sur cette liste, évoque l’oubli. La première ligne le mentionne. Elle dit que la pièce a pour sujet l’oubli. Ainsi, ai-je en tête d’oublier à chaque fois que j’ouvre la porte et étais sur le plateau avant. Dans mon travail j’oublie ce qu’est être un artiste tous les jours et je ne sais pas comment l’être. Les enfants sur ce point m’impressionnent énormément, car ils ont une capacité impressionnante à renouveler leur perception, très rapidement, avec aucun résidu. Nos langages sont tellement ancrés profondément dans nos corps, les danseurs passent un temps infini à s’entrainer. Mais comment parvenir à l’oublier ?

Propos recueillis par Quentin Margne

ame, Nada Zgank

Crédits photos Nada Zgank

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