FESTIVAL ACTORAL : UN MERCREDI SOIR A LA FRICHE BELLE-DE-MAI

saga

Marseille, envoyée spéciale.
FESTIVAL ACTORAL 2015 / Supernatural de Simone Aughterlony & Antonija Livingstone & Hahn Rowe / Tekton de Ola Maciejewska/ Saga de Jonathan Capdevielle, avec Jonathan Capdevielle, / Marika Dreistadt, Jonathan Drillet & Franck Saurel / 30 septembre 2015 – 19h30, 21h & 22h – La Friche Belle de Mai Marseille.

Envisager de passer une soirée complète au Festival Actoral, c’est prendre le risque de courir d’un spectacle à l’autre. A la Friche Belle de Mai comme à Montévidéo, les spectacles s’enchaînent quasiment sans interruption ; seul le chemin parcouru d’une salle à l’autre permet de faire la page blanche nécessaire afin de replonger dans l’univers du prochain artiste. On prend de l’art et de l’expérience sensorielle plein la figure. Qu’on aime ou pas, ça fourmille et ça fait du bien.

Ce mercredi 30 septembre à la Friche, la soirée se place sous le signe de l’étrange. C’est l’expérience du non-sens qui prédomine, aux prises avec l’incompréhension. Ce que l’on voit ne peut s’appréhender par l’intellect, on ne sait pas d’ailleurs par quel biais l’appréhender. La forme échappe et le sens aussi. Pourtant les propositions ont cela en commun qu’elles reposent sur une forme omniprésente – des codes préexistants au sens – et qui peuvent laisser extérieur. C’est à la fois rigide et friable, le propos échappe, les évènements se juxtaposent les uns aux autres mais ne se complètent pas tout à fait ; l’ensemble reste instable, disparate, incomplet.

Supernatural laisse particulièrement perplexe – on ne comprend pas pourquoi ces deux femmes prennent des pauses de super modèles en coupant du bois sur un tapis de danse rose pour ensuite simuler l’acte sexuel orgasmique avec des bûches. Et c’est pour cette raison que l’on tente de faire appel au sens à tout prix, parce que même le sensoriel refuse de se laisser porter sans appuis « théoriques » et logiques tangibles. On ne comprend pas et ce n’est pas une bonne chose. Parfois ne pas comprendre fait partie du jeu, cela permet de se laisser faire à d’autres sensations, d’autres systèmes de compréhension, moins cérébraux, plus ludiques ou sensuels ou sensoriels. Parfois cela fonctionne parfaitement. Parfois ce qui pourrait être une énigme jouissive devient un trou béant.

Tekton est le premier solo de la chorégraphe polonaise Ola Maciejewska. C’est une pièce sans solution elle aussi, une porte ouverte au public, peut-être afin qu’il interroge ses propres attentes en tant que regardeur. Il y a de l’insolite dans cette pièce, qui fricote avec l’humour mais qui déconcerte souvent. On regarde le mieux que l’on peut mais on voit surtout un être désemparé qui sursignifie tout ce qu’il entreprend sans pouvoir jamais en dépasser le sens premier. C’est peut-être là une réflexion sur l’incapacité de l’homme à réellement comprendre sa condition, cette son raison improbable d’être au monde.

Sur le plateau, un gigantesque jeu de cartes dont on ne voit que le verso et un être masculin au sexe proéminent. L’être n’est pas tout à fait humain pas tout à fait animal. Il déconstruit peu à peu son jeu de carte pour nous montrer, unes à unes, les images collées à la face des cartes géantes : là une Sharon Stone aguichante, ici une reproduction de la première sculpture féminine préhistorique, là encore une image d’un trou béant dans l’univers… La magie prend lorsqu’enfin le plateau est devenu un véritable champs de mine, recouvert des symboles et des images de nos obsessions ; qu’enfin la fragile montagne de cartes en carton semble prendre feu et que la danseuse entreprend ce qui s’assimiler à une « danse de l’apocalypse ».

Surtout il y a la merveilleuse Saga de Jonathan Capdevielle, un spectacle construit en forme de fable familiale un brin épique, une traversée loufoque à travers la mémoire, où des bribes d’événements discontinus sont reconstitués par les yeux d’un enfant nommé Jonathan. Comme la mémoire se raconte entièrement dissociée de la réalité, les corps et les gestes des comédiens ne correspondent plus aux mots et aux histoires qu’ils racontent.

Sur le plateau, un roc recouvert d’une peau de bête brune, proche de celle de l’ours brun. On peut l’escalader, il peut protéger. Ce roc est le foyer familial du pays tarbais dans les Hautes Pyrénées, où la mère, le père boulanger, les frères et sœurs et amis se retrouvent pour partager un repas et faire des séances de spiritisme, où la banalité du quotidien se présente dans une chronologie entièrement perturbée.

Plusieurs époques se racontent, et surtout deux mondes se juxtaposent, le monde onirique visible et le monde quotidien audible. C’est par cette dichotomie que la pièce devient captivante. Le décalage spatio-temporel crée un lien mystérieux entre ce qui se joue et ne se dit pas, puis ce qui se dit et ne se joue pas. Jonathan Capdevielle s’amuse avec différents codes scéniques et perturbe nos habitudes de regardeurs, nous transformant en audience qui écoute plus qu’elle ne voit. De pièce narrative expérimentale, Saga se transforme en comédie musicale le temps d’une chanson. Les comédiens extraordinaires font office de mannequins girouettes au service de la forme. Chacun prenant une voix ou un corps différents selon le rôle endossé, ou le récit entrepris. La parole est presque continue et le spectacle prend par instant des airs de pièce radiophonique, où l’image est entièrement au service des voix amplifiées des comédiens. L’espace, les voix et les corps s’étirent, s’affrontent, se séparent, prennent des accents absurdes ou réels selon les besoins de la narration. Il y a une dimension grandiose et extraordinaire dans cette pièce, en même temps qu’une vraie intimité qui se crée entre le public et la scène.

Moïra Dalant

Le festival Actoral joue jusqu’au 10 octobre http://www.actoral.org

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