À LA MONNAIE, UN « ROMEO & JULIETTE » SUBLIMÉ PAR LA MISE EN SCÈNE MINIMALISTE DE JULIA BURBACH

Bruxelles, correspondance.

ROMEO & JULIETTE – Opéra en cinq actes de Charles Gounod – Création au Théâtre Lyrique, Paris, le 27 avril 1867 – D’après William Shakespeare – Livret de Jules Barbier et Michel Carré – Musique de Charles Gounod – Direction musicale : Valentina Peleggi – Mise en scène : Julia Burbach – Scénographie de Julia Burbach en collaboration avec Cécile Trémolères – Chef des cœurs : Emmanuel Trenque – Chorégraphie : Cameron McMillan – Au théâtre royal de La Monnaie – De Munt à Bruxelles, jusqu’au 17 octobre 2026 – Chanté en français, avec surtitres en français, anglais et néerlandais – Durée : 3h10 (pause incluse).

Quand l’âme de Juliette suspend le temps

Pour son ouverture de saison, Le Théâtre Royal de La Monnaie, opte pour la mise en scène de Julia Burbach qui fait osciller le drame de Gounod (*) entre la trame du récit et la poésie du rêve.  Dans la fosse, absolument magistrale, la cheffe italienne Valentina Peleggi réussit ses débuts avec force. Sous sa baguette, l’orchestre de La Monnaie ne fait pas que jouer la musique : il respire et souffre avec les amoureux. La cheffe passe très naturellement de la fureur des combats à la douceur de la nuit d’amour. C’est une direction sensible, qui colle parfaitement aux émotions des chanteurs sur scène à celles des magnifiques chœurs menés par Emmanuel Trenque.

Sur scène, le célèbre bal masqué des Capulet s’ouvre sous le signe des faux-semblants : tandis que Tybalt vante les mérites de Juliette au comte Pâris, Roméo et Mercutio s’introduisent masqués au milieu de leurs ennemis jurés. Le pressentiment sombre de Roméo cède instantanément la place au coup de foudre réciproque lorsqu’il croise le regard de Juliette.

Si l’issue fatale de ce drame ancestral est gravée dans les mémoires, la proposition de la metteuse en scène Julia Burbach réussit le tour de force de balayer toute impression de déjà-vu. Sa relecture ne laissera personne indifférent.

Le retour de Roméo et Juliette à La Monnaie

C’est un événement que les mélomanes bruxellois attendaient depuis près de sept décennies, confie Christina Scheppelmann, directrice générale et artistique du Théâtre Royal de La Monnaie. Face à l’engouement du public et à un guichet qui affiche presque complet, l’institution a vu grand en proposant une double distribution pour tenir le rythme soutenu des représentations. Mais au-delà du défi logistique, c’est le virage artistique choisi par la metteuse en scène Julia Burbach qui suscite la curiosité. « Loin des dorures et des reconstitutions historiques étouffantes », souligne Scheppelmann, cette production propose une relecture moderne, profondément humaine et résolument sobre.

Une cage s’ouvre sur le vide

Pour répondre à la richesse de la partition musicale, confie Julia Burbach « j’ai fait le pari du dépouillement ». Le décor évolue ainsi en même temps que le cœur des amants : les structures évoquent un palais en maille translucide, une cage dorée qui enferme les corps et les conventions. Ces barrières s’ouvrent et s’effacent dès que l’amour surgit lors de la scène du balcon. Ce plateau libéré offre à Roméo et Juliette un espace de respiration et de liberté totale. Les interprètes habitent alors la scène par la seule vérité de leur regard et de leurs gestes.

Si la pièce de Shakespeare s’étire sur plusieurs jours, l’opéra de Gounod impose une compression temporelle brutale : tout s’y joue en vingt-quatre heures. La mise en scène utilise les costumes comme un fil d’Ariane, permettant aux personnages de passer sans transition des restes d’une nuit de fête aux duels sanglants du petit matin, précise Julia Burbach.

Et il est vrai qu’avec ce langage scénique, cette mise en scène épuré de Julia Burbach, la direction musicale superbe et contrastée de Valentina Peleggi et les magnifiques costumes créés par la franco-britannique Cécile Trémolières -qui font partie intégrante du jeu- c’est toute l’atmosphère qui change. Les personnages de la fête, si joyeux au début, reviennent comme des ombres dans des vêtements qui ont perdu leur éclat. Le blanc et le gris sale ont remplacé les couleurs, et le bas de leurs habits s’assombrit jusqu’au noir, comme s’ils avaient traîné dans la terre. C’est une image bouleversante. On dirait des fantômes venus de l’au-delà pour accompagner Juliette, mais des fantômes qui portent encore, collée au bout de leurs tissus, la boue du monde des vivants.

Pour matérialiser ce destin qui s’emballe, la metteuse en scène a également choisi de convoquer un groupe de danseurs sur scène. Agissant à la manière d’un chœur antique, ces corps en mouvement traversent le spectacle comme des témoins muets. Ils incarnent les points de non-retour, ces instants bascules où l’irréversible se produit, rendant le conflit des familles rivales presque palpable ».

La joie au cœur du drame

La force de cette proposition, souligne Julia Burbach,  réside également dans son refus du monolithisme tragique. « Dans la vie, la joie et la peur cohabitent », rappelle-t-elle. La production préserve ainsi de vraies bulles de légèreté — portées par l’air de Stefano ou les scènes de bal — pour mieux faire ressortir la noirceur de la fin. « Jusqu’au bout, et notamment dans l’exploration de la léthargie de Juliette sous l’effet du poison, le spectacle cherche la vérité des sentiments. Dans les duos, les amants domptent ensemble leur effroi », poursuit-elle. C’est dans cette vulnérabilité partagée, cette complicité artistique et cette quête d’empathie que le grand opéra retrouve sa dimension la plus pure : celle de faire vibrer le public, parfois jusqu’aux larmes.

Il faut dire que la mise en scène de Julia Burbach touche parfois à la grâce. On retient ce vol immobile : Juliette suspendue au fond du plateau, silhouette en apesanteur dans les songes de Roméo. La soprano, l’époustouflante Jeanine De Bique (Juliette) y déploie une élégance souveraine, donnant l’illusion saisissante d’un ‘envol. L’image est magnifique. La scène mérite cependant d’être un peu plus brève pour lui donner encore plus de côté magique.

Un des grands moments de cette proposition est celui de la nuit où Juliette avale le poison que lui tend le Frère Laurent (la Basse Maxim Kuzmin-Karavaev, magnifique) et qui a pour but de faire croire à sa famille qu’elle est morte. Le décor opère de manière qu’un effet optique sépare Juliette vivante de celle restée inerte sur le lit, remplacée par un mannequin très réaliste. Autour du corps inanimé de Juliette, les voix du chœur s’élèvent comme un chant venu du ciel, tandis que les danseurs l’entourent, prolongeant ce mouvement pour l’envelopper de leur protection.  Le temps est suspendu, le moment envoûtant. Le public plonge dans un silence ému. Ils vont d’ailleurs traverser le plateau avec le lit transformé en barque, voguant réellement sur une fine nappe d’eau recouvrant la scène. L’on peut alors les imaginer rejoindre le royaume de l’au-delà, au bord de l’embarcation du passeur Charon. Superbe.

À cet instant, les corps, les voix et le décor ne font plus qu’un. Un geste de théâtre absolu.

Si la voix ample et envoûtante de Jeanine De Bique illumine la scène, le Roméo du ténor espagnol de renommée internationale,  Ismael Jordi, a connu des moments plus fragiles. Dans son grand air, « Ah ! lève-toi, soleil ! », l’aigu a manqué d’amplitude, trahissant parfois une voix fatiguée. Mais c’était une soirée particulière : le ténor espagnol faisait ses débuts à La Monnaie.  Pour autant, l’artiste ne démérite pas, bien au contraire. Malgré ce manque d’amplitude, l’ensemble se révèle magistral. Dès que les deux amants se retrouvent en duo, l’harmonie renaît. Soutenu par les interventions remarquées de la Nourrice (la mezzo-soprano Rehanna Thelwell, formidable) et du Frère Laurent (l’excellent basse Maxim Kuzmin-Karavaev), le plateau offre alors au public un véritable moment de grâce.

Tout le défi de cette production réside là : faire croire à la fatalité de Roméo et Juliette alors que le public en connaît déjà l’issue. C’est précisément ce compte à rebours tragique que la partition de Gounod et le minimalisme de la scène s’efforcent de sublimer.

Pari réussi !

Julia Garlito Y Romo, à Bruxelles

* Pour la petite anecdote : Rappelons que lors de sa création en 1867, en pleine Exposition universelle de Paris, l’opéra de Gounod avait immédiatement conquis le public. Si les librettistes Jules Barbier et Michel Carré ont condensé l’action pour répondre aux exigences de la scène lyrique, ils ont su préserver la tension dramatique de Shakespeare. Près de cent soixante ans plus tard, la partition offre toujours le même écrin de passion et de fureur aux amants de Vérone.

Introductions 45’ avant le début des représentations par la musicologue Elise Van Schingen (FR, Grand Foyer) et Pieter Mannaerts (NL, Bonbonnière). 

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Photos Simon Van Rompay, Pieter Claes / La Monnaie – De Munt, Bruxelles

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