« LA FÊTE » : QUAND LA RÉALITÉ BOUSCULE LE THÉÂTRE JUSQU’AU VERTIGE

Bruxelles, correspondance
« La Fête » – Création, mise en scène et coécriture : Anne-Cécile Vandalem – Coécriture : Joëlle Sambi – Vu au Théâtre National, Bruxelles – Du 7 au 9/10/26 au Théâtre de Liège – Du 14 au 15/10/26 à La maison de la culture de Tournai – Du 10 au 12/12/26 à la Grande salle du Théâtre de Namur + autres dates en 2027 (*).
« Une mort sans traces est aussi une vie sans valeur aux yeux de l’ordre dominant ». Anne-Cécile Vandalem.
Un huis-clos coup de poing : quand la réalité bouscule la scène jusqu’au vertige
Portée par un immense succès pour ce début de saison en Belgique, LA FÊTE ne laisse personne indifférent. La nouvelle création d’Anne-Cécile Vandalem et de Joëlle Sambi s’empare d’un fait divers tragique et cruellement actuel : la mort de Sanda Dia le 7 décembre 2018, un jeune belgo-sénégalais de vingt ans, lors d’un baptême d’étudiants à la KU Leuven organisé par le cercle élitiste flamand Reuzegom. Il est le seul racisé de la bande, issu d’un milieu modeste. Soumission, humiliation : le jeune homme est contraint de boire une quantité d’alcool démesurée, puis emmené dans un chalet. Là, on le force à avaler un liquide à base d’huile de poisson, entre autres horreurs. C’est l’hiver, on le plonge dans de l’eau glacée alors que son état est déjà comateux. Conduit bien trop tard aux urgences dans un état d’inconscience avancée, il y décèdera quelques jours plus tard d’une hypernatrémie. Le procès très médiatisé marquera les mémoires, d’autant plus que les peines des inculpés sont totalement dérisoires.
La metteuse en scène explique avoir assisté au procès à Anvers. Avec cette pièce, elle choisit d’explorer ce que le tribunal n’a pas pu réparer. Marquée par le déséquilibre de parole lors des audiences, où la famille de la victime a peu ou pas été entendue face aux prévenus, elle imagine ici une rencontre fictive entre les deux camps dans une villa de la côte belge. Le titre de la pièce est d’ailleurs tiré des propos d’un avocat de la défense justifiant le fait que, à la suite d’un ordre, les lieux aient été nettoyés alors que le jeune Sanda luttait encore entre la vie et la mort : « Quand la fête est finie, il faut bien nettoyer ». « Autrement dit, effacer ce qui dérange pour préserver un système de privilèges et d’oppression ». (**)
La pièce se situe plusieurs années après l’événement ayant coûté la vie à Tidjane Pokou (voix off venue de l’au-delà, résonant avec une immense délicatesse et conférant une dimension poignante au spectacle). Une rencontre est organisée entre la famille fortunée Van Wezembeek — dont l’épouse est héritière d’une fortune tirée de l’empire colonial, plus particulièrement du commerce de l’ivoire, et dont les deux fils, Laurent et Olivier, font partie des condamnés — et le père de la victime, Moussa Pokou (François Ebouele, fascinant) ainsi que le demi-frère de Tidjane, Malik Devrese (Habib Ben Tanfous, véritablement habité). L’intermédiaire est une réalisatrice de documentaire, Jeanne Dupuis, interprétée par la metteuse en scène elle-même.
Pour raconter cette confrontation difficile, le spectacle fait le choix de bousculer nos repères. Sur scène, les comédiens mêlent leurs propres anecdotes personnelles aux rôles complexes qu’ils interprètent. Ce dispositif délibérément interconnecté crée par moments une tension diffuse. Ne pas toujours savoir qui parle ou quelle frontière sépare le vrai du joué demande un réel effort d’attention, installant un brouillage des repères qui fait écho à la complexité de cette tragédie. Au fil des règlements de comptes qui éclatent sur le plateau, le spectateur assiste à une dissolution des pistes jusqu’au vertige. Qui parle ? Qui accuse ? Ce flou constant installe un climat presque oppressant, où l’on perd parfois le fil du sens. L’ensemble est d’une efficacité redoutable, le public est percuté de plein fouet.
Il faut saluer la performance magistrale des comédiens, d’une justesse absolue dans cet exercice d’équilibriste. François Ebouele habite littéralement le plateau. Plus vrai que nature, on le sent dans son élément. C’est d’ailleurs dans son dernier acte que LA FÊTE nous prend le plus aux tripes. La reconstitution de la tragédie, d’un impact visuel et émotionnel saisissant, fige la salle dans un silence de plomb. Une conclusion magnifique qui rappelle pourquoi, malgré ses zones d’ombre et son inconfort, cette pièce s’impose comme un miroir nécessaire de notre société.
Tout comme l’indique le Théâtre National dans sa note d’intention, un éclairage historique s’impose : En Belgique, on présente souvent les baptêmes étudiants comme une simple tradition, un passage obligé pour s’intégrer à l’unif. Mais la réalité est parfois bien plus violente. Prenez Reuzegom, ce cercle fondé juste après la guerre. Pendant des décennies, les enfants de la haute bourgeoisie flamande s’y sont transmis les mêmes codes : le secret, l’exclusion, le besoin de soumettre les autres.
Dans ces rituels, ce qu’on apprend en douce, c’est à dominer. C’est l’illusion d’appartenir à une caste supérieure, socialement et racialement. Et ce poison ne vient pas de nulle part. Il s’enracine directement dans notre passé colonial, dans cette vieille habitude belge de fermer les yeux sur les violences et l’exploitation au Congo. « C’est ce fil invisible, qui relie le racisme de notre histoire aux abus d’aujourd’hui, qu’on a voulu explorer ». C’est de là que naît « La Fête ».
Il va sans dire que les impressions de chacun et chacune sont différentes à la sortie du spectacle. Un sentiment de malaise, d’injustice, de tristesse, de révolte.
Julia Garlito Y Romo, à Bruxelles
(*) 2027 : 18 et 20/02/27 : De Singel ; 24-27/02/27 Théâtre de la Cité à Toulouse ; 3 au 5/03/27 : Malraux scène nationale Chambéry Savoie ; 16 au 20/03/27 : Les Célestins, Théâtre de Lyon ; 1 et 2/06/27 : Rührfestspiele.
(**) Note de dramaturgie (Théâtre National).
Distribution : Collaborateurs à la dramaturgie : Eva-Maria Betschy et François Makanga – Scénographie : Ruimtevaaders. Avec : François Ebouele (Moussa Poskou) ; Habib Ben Tanfous (Malik Devrese) ; Oscar Van Rompay (Lucien Van Wezembeek) ; Anne-Pascale Clairembourg (Sophie Van Wezembeek) ; Arne De Tremerie (Olivier Van Wezembeek) ; Anne-Cécile Vandalem (Jeanne Dupuis).
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Photos Christophe Engels / Théâtre National Bruxelles
























