UN VILLAGE EXCITANT / PAUL PAYAN

Un village excitant par Paul Payan.

Il est un livre dont le souvenir fait rêver tout éditeur de sciences humaines : Montaillou, village occitan, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, paru chez Gallimard en 1975. Son succès fut immédiat, rapidement relayé par de multiples traductions à travers le monde, et reste unique dans l’histoire de l’édition scientifique : on parle de plus de deux millions d’exemplaires vendus ! L’ouvrage, pourtant, semble exigeant par son épaisseur – plus de 600 pages – et la précision de son objet – l’histoire d’un minuscule village pyrénéen entre 1294 et 1324 – à tel point que les critiques se demandaient combien d’acheteurs l’avaient véritablement lu en entier. Pour l’auteur, qui avait fondé son étude sur le formidable registre d’inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers et futur pape d’Avignon, ce succès était même le fruit d’un « malentendu » lié à son titre, pouvant laisser croire à un manifeste ruraliste ou régionaliste. Il faut pourtant y voir le signe d’une rencontre réussie, celle d’une science historique dynamique, en plein renouvellement, avec un public curieux, étonné par les bouleversements sociaux de son temps, et persuadé que les spécialistes des sociétés humaines avaient quelque chose à lui apporter en terme de compréhension du monde.

C’est en effet le temps de la « nouvelle histoire », curieuse non seulement des structures sociales, économiques, familiales, mais aussi des « mentalités », de « l’imaginaire ». Elle est le fruit de l’Ecole dite des Annales, du nom de la revue fondée dans les années trente par Marc Bloch et Lucien Febvre, puis dirigée dans les années 1960 par Fernand Braudel. A l’époque de Montaillou, une nouvelle génération est arrivée à maturité et produit ses chef-d’oeuvres, stimulés par une audience nouvelle et par les profonds bouleversements institutionnels de l’université aux lendemains de 1968. Georges Duby entre au collège de France en 1970, sur une chaire d’histoire des sociétés médiévales ; de plus jeunes, derrière Jacques Le Goff et Pierre Nora, dynamisent la toute nouvelle Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. L’époque est aux portes ouvertes et aux échanges, notamment avec les anthropologues et les sociologues, dont certains ont passé quelques années en Afrique du Nord, assistant au choc des sociétés dans la brutalité de la décolonisation.  Parmi eux, le nom de Pierre Bourdieu s’impose à travers des ouvrages qui font de la sociologie une science de premier plan et qui constituent encore aujourd’hui des références reconnues dans le monde entier : la Reproduction en 1970, la Distinction en 1979, publiés par les Editions de Minuit. Signe de cette reconnaissance scientifique, Pierre Bourdieu entre à son tour au Collège de France en 1981.

L’utilité sociale de ces chercheurs, leur capacité à transmettre leur savoir, ne fait alors guère de doute. En 1978, la télévision propose une adaptation en série – 9 épisodes de 45 minutes ! – du livre phare de Georges Duby, le Temps des cathédrales. Si l’on peut sourire aujourd’hui devant les plans du maître affublé d’une large cravate et dissertant devant une carte illisible de l’Europe, on reste impressionné par la qualité et le nombre des images d’oeuvres d’art glanées dans toute l’Europe, et par la puissance du texte, signé par le meilleur spécialiste du sujet. Le divorce n’était pas encore consommé entre le savoir et sa communication.

Aujourd’hui, il n’y a plus de chaire d’histoire médiévale au Collège de France, mais on y trouve en revanche une chaire « innovation technologique Liliane Bettencourt ». Les médiévistes actuels se font fort de dénoncer les naïvetés de Montaillou, son auteur ayant fait trop peu de cas du cadre inquisitorial de sa source. Mais leurs brillantes réflexions peinent à sortir d’un cadre strictement universitaire, et les multiples émissions d’histoire qui peuplent le PAF font le moins possible appel à des universitaires jugés décidément ennuyeux.

Certes, il ne faut pas dissimuler ce que la nostalgie d’un supposé âge d’or peut avoir d’artificiel. Il est courant qu’une génération, cherchant à s’affirmer face à ses pères, trouve ses repères et ses regrets à l’époque de ses grand-pères. Pour beaucoup d’universitaires de ma génération, formés à la fin du siècle dernier, les papys des Seventies constituent en tout cas un puissant stimulant, et un antidote au doute qui assaille périodiquement le chercheur sur l’utilité de sa science.

Paul Payan

Paul Payan est maître de conférences en histoire médiévale et directeur du département d’Histoire à l’Université d’Avignon. Derniers ouvrages parus :
Paul PAYAN, Joseph, Une image de la paternité dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, Collection historique, 2006, 476 p.
Paul PAYAN, Entre Rome et Avignon, une histoire du Grand Schisme (1378-1417), Paris, Flammarion, 2009, 320 p.

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Comments
One Response to “UN VILLAGE EXCITANT / PAUL PAYAN”
  1. Simone GJ dit :

    Excellente analyse, bien écrite, qui sonne juste, et qui rappelle les gloires attachantes du passé – particulièrement Georges Duby, que nous avons connu à Aix-en-Provence à la chaire d’histoire médiévale, et aux brillantes conférences de Sénanque. Ses élèves, Claude Carozzi, Huguette Taviani, Jacques Paul, Daniel Le Blévec, Yves Grava, etc, ont réussi à transmettre l’enseignement du maître. Paul Payan est un digne héritier, toujours agréable à lire et à écouter.

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