LA LOI DU MARCHEUR : NICOLAS BOUCHAUD RENCONTRE SERGE DANEY

La Loi du Marcheur / interprété par Nicolas Bouchaud d’après un entretien avec Serge Daney / ms Eric Didry / Théâtre des Halles / Scène Nationale de Cavaillon.

Fabuleux Nicolas Bouchaud qui, littéralement, incarne au plus profond de son art d’acteur le non-moins talentueux Serge Daney, critique hors pair et penseur du Cinéma qui aura réenchanté la critique cinématographique par son regard rigoureux mais toujours poétique. Une immersion dans la pensée puissante d’un homme généreusement portée par un des comédiens les plus doués du théâtre français.

On connaissait le tragédien Nicolas Bouchaud, tel qu’on l’avait savouré dans le Lear de Sivadier, monté il y a quelques années au Festival d’Avignon. Bouchaud alors dévorait l’immense plateau de la Cour d’honneur et portait à l’incandescence le chef-d’oeuvre shakespearien. Ce fut un véritable choc pour un public subjugué par la grâce et l’incroyable puissance de l’acteur. Mais il fallait se douter que Bouchaud, en virtuose de son art, pouvait de la même façon enflammer son auditoire dans un autre registre, tout aussi difficile, celui de l’intime et de la proximité.

Car ici, nulle spectacularité : le comédien est tout entier à son art, dans un rapport au public qui confine à la familiarité et à la complicité bienveillante. Seul sur son plateau, avec quelques images vidéo pour tout effet, le comédien une heure et demie durant va se dépouiller à l’extrême, à l’image d’une mise en scène et d’une scénographie dans le plus simple appareil. Une posture d’humilité et de connivence parfaite avec le personnage Daney qu’il interprète, ce grand critique si simple et tellement humain, dans lequel Bouchaud se fond et se confond de la plus troublante des manières…

Daney était un type paradoxal : lui-même se définissait comme un griot, un conteur, et un colporteur enthousiaste de l’épopée cinématographique qu’il savait si bien partager dans ses écrits, des Cahiers du Cinéma à la revue Trafic qu’il fonda en 1991, en passant par Libération ou France-Culture sur laquelle il anima jusqu’en 1990 sa fameuse émission « Microfilms ». Daney était un passeur de Cinéma, un amateur (très) éclairé, toujours avide de rencontres nouvelles et de découvertes, qu’il excellait à transmettre à ses lecteurs et auditeurs. Avec ce regard particulier, cette hyper-exigence et cette culture immense qui nourrissaient son art de critique, sans pour autant jamais verser dans le pédantisme germano-pratin ou l’intellectualisme chic qu’il abhorrait.

Daney symbolisait une vision singulière du Cinéma et de la pensée critique tout court, et Nicolas Bouchaud dans cet Art du marcheur en restitue magnifiquement toute l’exemplaire qualité. Sa voix est celle du critique et elle est universelle, car elle touche au plus profond de notre être, elle résonne dans notre intimité comme celle d’un frère en humanité. S’appuyant sur des extraits de Rio Bravo, grande épopée fondatrice pour Daney de son addiction au Cinéma, le comédien Bouchaud, dont on ne sait jamais s’il est Daney ou s’il le joue tant la mimesis fonctionne à merveille, nous livre un numéro éblouissant d’acteur au sommet de son art, parvenant à porter la parole du critique sans le moindre bluff ni la plus petite convenance, dans un rapport extraordinaire de proximité avec le public.

Un grand Bouchaud pour un superbe hommage à ce maître de la pensée critique que fut Serge Daney, un homme d’une lucidité exemplaire et d’une profonde humilité dont on aurait adoré être l’ami. Comme le dit Bouchaud lui-même dans la feuille de salle, « Imaginons un acteur jouant au spectateur » et l’on saisira tout l’enjeu de cette restitution d’une parole qui ne trahit pas mais au contraire sublime et magnifie. Une transcendance que seul un Nicolas Bouchaud pouvait réussir. Merci, maestro.

Marc Roudier

La Loi du Marcheur, mise en scène Eric Didry avec Nicolas Bouchaud, s’est joué le 3 et 4 février 2012 au Théâtre des Halles à Avignon, dans le cadre des tournées Nomade(s) initiées par la Scène Nationale de Cavaillon.

Prochaines dates : MER 15, VEN 17 FEVRIER › 21 H / JEU 16 FEVRIER › 19 H 30 Théâtre de Sartrouville.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives