PRINTEMPS DES COMEDIENS (SUITE) : LES PENDUS, LES NUMEROS / CABARET, UNE 4e SOIREE AU FESTIVAL

« Les pendus » et « Les numéros, cabaret » / 4e soirée infernale au Printemps des Comédiens de Montpellier /le 16 juin 2012 /

Dix-huit musiciens de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, leurs fragiles instruments à cordes en mains. Au-dessus, impuissants, se balancent cinq pendus. Trois chanteurs et deux acteurs Tom Jansen et Hilde Van Mieghem. Elle : « Vous pendez bien ? » Lui : « Je pends très bien. Et vous ? » Cette image scénique des Pendus est aussi surréaliste qu’émouvante. Tout commence par cette image et par la nouvelle rencontre de l’acteur, metteur en scène et dramaturge Josse De Pauw (né en 1952) et du compositeur Jan Kuijken (né en 1964). Pour la maison gantoise d’opéra et de théâtre musical, Josse De Pauw et Jan Kuijken ont déjà à leur commun actif Die siel van die mier (L’Âme des termites) en 2004 (voir critique précédente). À présent, ils créent De gehangenen (Les pendus), un spectacle sur la croyance et le savoir, et sur l’angoisse de savoir.

Entre la scène et nous, un grand tissu de tulle blanc qui rend l’image irréelle, solitaire et glacée. Avec Les pendus, on est loin d’un théâtre de chair puisque les artistes nous seront à jamais séparés par cet écran et que les musiciens seront très peu éclairés. La lumière justement, joue part égale avec le son tant les effets d’éclairages d’Enrico Bagnoli sont fins et bien ciselés. On y voit le soleil levant ou couchant, l’obscurité des soirs de pluie, la vie qui se pose indolente sur les corps de ses pendus. L’effet nous plonge dans nos propres turpitudes avec cet oratorio dur et poignant d’où l’on aperçoit ces corps finissants par la serrure de la porte des enfers.

Les trois chanteurs sont sublimes, notamment Ekaterina Levental dont la voix de mezzo chaude et nuancée, aux couleurs de fraise, lance ses répliques tout en nuances quelque soit le tempo fou donné par le chef Etienne Siebens. Quelle performance de chanter suspendu dans les airs, sans accroches à la terre, de plus arnaché au niveau du diaphragme !

«J’essaie de trouver d’autres appuis, un nouvel équilibre» nous confie la chanteuse à l’issue du spectacle. Les sur-titres de ce chant du cygne (en latin) et du texte parlé (en flamand) sont pensés comme un acte artistique. Ils sont répartis sur toute la surface du tissu, tantôt en hauteur, tantôt en bas voire même sur tout le tulle et les graphies sont savamment étudiées, plus ou moins larges ou épaisses selon ce qui est dit ou chanté. Seul bémol, la version latine qui est très approximative. Ce spectacle mérite qu’on s’y arrête même si la puissance qui s’en dégage peut faire peur et nous plonger dans des abîmes, luce séréna.

Ceux qui cherchent un spectacle plus divertissant devront plutôt se diriger sous les micocouliers. Tous les soirs à 21h pendant quinze représentations se déroule la production maison du Printemps des comédiens : Les numéros, cabaret dont les textes sont issus de l’œuvre pléthorique d’Hanokh Lévin.

Traditionnellement, le Printemps présente un spectacle familial déambulatoire dans le parc du château d’O. Daniel Bedos, créateur et directeur du Printemps était à la manœuvre et posait ça et là quelques artistes trouvés au hasard de ses rencontres à travers le monde (voyages payés par le festival bien évidemment). Sur les dernières années, cette production ressemblait plus à une foire de parc des expos qu’à une réelle création artistique. Depuis deux ans et la nomination de Jean Varéla, la commande de cette création est confiée à Richard Mitou, acteur et metteur en scène vedette de la région.

Les règles du Savoir-vivre dans la société moderne furent un des grands succès mérité de l’année dernière. Cette saison, fini le déambulatoire familial même si ce spectacle est un divertissement tout public dès 12/13ans. La promotion sortante de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier prend en charge les nombreux personnages de ces saynètes dignes de Chevalier et Laspalès ou des Vamps.

A l’image du Retour de vacances, les textes de Lévin sont teintés de surréalisme (la terre est plate, sinon les Chinois ne pourraient pas marcher à la tête en bas sans tomber) pour dénoncer l’absurdité du monde. Tout y passe dans ce « cabaret » : Dieu, la vie, la mort, la guerre, la littérature comme arme de construction massive, l’existence douteuse de l’Australie…

S’enchainent les scènes plus ou moins drôles, parfois même sombres, avec comme liant un quintet de musiciens remarquables qui revisite musiques yiddish, mais aussi folklore napolitain ou inspirations de Brassens. Les passages chantés sont les plus réussis, car le reste du spectacle reste très terre à terre, sans réelle profondeur. La mise en scène est simple, très simple, trop simple peut-être et les acteurs frais, très frais, trop frais certainement pour un tout qui manque cruellement de consistance. Des images de cabaret comme on en voit souvent, sans réel second degré et sans ringardise assumée nous sont présentées dans une propreté impeccable. Rien de dépasse, malheureusement.

À noter seulement (sur 2h20 de spectacle), la prestation d’Antoine Baillet qui selon les rôles (du bidasse au travesti en passant par un binoclard tordu) trouve un sous-texte réel, sincère et profond. Là encore on pourra s’interroger sur la distribution qui, comme souvent, prend des blondinets aux yeux bleus pour jouer des arabes. On peut faire tout jouer par n’importe qui nous dira Brecht, oui, bien sur, mais cet argument revient régulièrement quand il s’agit de remplacer un noir par un blanc. La Comédie Française a dû interrompre Le Voyage au désert de Koltès il y a quelques années, celui-ci ayant, pour les mêmes raisons, interdit la représentation si le rôle d’Aziz n’était pas joué par un arabe. Mais comme il s’agit ici de présenter le spectacle de sortie de la dernière promo du conservatoire, la question se déplace sur les modes de recrutement et de représentation des sexes et des ethnies dans les grandes écoles, quelles qu’elles soient.

Une jolie déception donc pour ce spectacle qui rassemble malgré tout dix-neuf personnes sur scène dans un espace magique, sous les micocouliers du Domaine d’O qui en ont vu, des spectacles, en vingt-six éditions du Printemps des Comédiens !

Bruno Paternot

Visuel : « Les Pendus », de Josse De Pauw.

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