SOUS LE MAQUILLAGE : RENCONTRE AVEC JEAN-LUC VERNA

eHExdXlsMTI=_o_les-matres-du-dsordre-jean-luc-verna[1]

Un entretien avec Jean-Luc Verna.

L’art protéique de Jean-Luc Verna est aujourd’hui incontournable. Dessin, photographie, sculpture, danse, chant, de la feuille à la scène, l’artiste n’est jamais là où on pourrait l’attendre. Le dessin est à la base de toute sa création, il est le centre et le fondement de sa réflexion plastique. Empreint d’une iconographie multiréférentielle (de la Renaissance aux X Men) ses dessins nous plongent dans un univers exigeant et sophistiqué, aux accents intemporels. A l’occasion d’une exposition monographique à la galerie Air de Paris, nous avons souhaité le rencontrer afin de revenir sur les différentes facettes de sa pratique.

Julie Crenn  Quel a été votre cheminement artistique ?

Jean-Luc Verna : J’ai toujours dessiné, après un projet  de vie en rupture avec la scolarité puisque j’étais punkoïde, postpunk,  prostituée et autres. J’étais en voie non pas de marginalisation ou de  perdition, mais plutôt destiné à un projet de vie alternatif, risqué et illégal.  A un moment ça ne  convenait plus.  J’avais toujours été « l’artiste de la bande », à dessiner sur les perfs etc.  J’ai donc fait la somme de mes talents. Je pensais bêtement qu’il était trop  tard pour être danseur, c’était la première chose que je voulais faire de ma  vie. Je voulais aussi être chanteur. J’ai toujours dessiné et les gens ont  toujours aimé mes dessins. J’ai donc attrapé une école de prépa, puis la Villa  Arson et Air de Paris qui m’a soutenu à perte pendant plusieurs années et depuis  quelques années avec succès et joies.

J.C. :  Vous dites souvent que le dessin est votre colonne  vertébrale.

J-L.V. : Chez moi, il y a un besoin d’exprimer des  choses, s’exprimer soi ne veut rien dire, et il y a le fait que j’aime le  dessin, l’histoire du dessin. C’est une surface de travail que je trouve de plus  en plus intéressante, même si ca use beaucoup, c’est abrasif comme un travail  d’écriture. Le dessin est l’arbre central qui nourrit mes autres activités. Le  dessin est me colonne vertébrale. D’ailleurs à la défaveur de périodes de  drogues et de trucs comme ca, où je ne dessinais plus beaucoup, le dessin reste  ma colonne, si je ne dessine pas le reste s’effondre aussi. Quand je vais bien  que ma vie va bien et que ma motricité d’artiste va bien, le dessin  va.

Suicidairement, naïvement et un peu bêtement, je suis  artiste parce que j’ai besoin que l’on sache quelle est ma place dans la société  et qu’on m’aime. C’est l’horreur !

J.C. :  Par rapport au statut d’artiste ? Vous acceptez et revendiquez donc d’être nommé  « artiste » ? Beaucoup préfèrent plasticiens, créateurs etc.

J-L.V. :  Ah  oui ! Je trouve cela merveilleux. Je suis artiste et je tends à l’être, c’est ce  que je veux être. Si un jour on pouvait poser sur la tête une couronne avec  inscrit dessus « artiste », je pourrais partir tranquillement. Ainsi je me  dirais que j’ai gagné. Je suis plasticien oui, mais plus seulement. C’est ce que  je dis le plus fièrement, je suis un artiste.

Je dirais même que je suis artiste de variété, je  dessine, mais je suis aussi actrice pour Brice [Dellsperger], je suis performer  pour Gisèle [Vienne] et je chante dans mon bastringue [I Apologize]. Tout n’a  pas le même statut, tout n’a pas la même valeur, la même qualité, mais, quand ce  n’est pas trop honteux, je me lance et je l’offre aux gens. J’attends ensuite  leurs jugements, évidemment il y a des gens qui me détestent, j’ai tout entendu.  Le fait est que je le fait et cela me permet d’être en phase avec moi-même. Je  ne me fixe aucune barrière si ce n’est celle de la propre honte. J’essaye d’être  exigent. Je ne veux pas qu’on me traite d’opportuniste, ça je ne le supporte  pas.

J.C. :  Vous faisiez du dessin à un moment où personne n’en voulait  …

J-L.V. :   Personne ne voulait de ce que je faisais ! A l’époque le marché de l’art  ne reconnaissait pas le dessin. Ma galerie investissait à perte sur moi, je les  appelais tous les deux mois, j’avais mauvaise conscience, je leur demandais de  m’enlever de leur liste d’artistes. Pendant huit ans ils m’ont épaulé. Ce  soutien absolu est très rare aujourd’hui.

J.C. : D’un point de vue strictement technique, comment travaillez-vous vos dessins  ?

J-L.V. : Je dessine très bien mais pas si bien. Mon  dessin cru, que je ne montre jamais, est toujours pour moi un objet d’amertume  et presque de honte. Le dessin cru est comme l’aveu du fait que je ne pourrais  jamais être à la hauteur de mes pairs, des gens qui m’ont nourri. Je fais la  même chose avec ce dessin avec mon corps : c’est un objet honteux, qui est en  dessous de ce que je voudrais qu’il soit et que je suis condamné à maquiller, à  transformer, à travailler.

Ce dessin là, je le calque pour plusieurs raisons.  D’abord, j’envie les artistes qui ont l’outrecuidance folle de montrer un dessin  cru en disant : « regardez comme je l’ai bien fait ! », je suis incapable de  cette vanité là, même si j’en ai d’autres, énormes (rires). Calquer un dessin  enlève la vivacité du trait et en fait l’image d’un dessin. Cela en fait aussi,  comme moi en tant que personne, un objet d’une grande ambigüité qui peut être un  emprunt total ou un geste honteux pour les intégristes du dessin. Ce geste me  ressemble.

Ce calque je le photocopie. La photocopie me permet d’en  avoir plusieurs esquisses possibles, plusieurs options de grandeurs etc. Puis je  la transfère. Là c’est la porte ouverte à tous les accidents, la flaque, la  déperdition. Je travaille aussi sur la perte du motif. Le dessin tel que je le  pense à l’origine est toujours moins intéressant que tel que je me le livre en  fin de parcours. Ensuite ce dessin, comme moi, je le rehausse avec du  maquillage, avec du noir, je refais les contrastes et je gère les  accidents.

J.C. :  La  couleur y est quasi inexistante.

J-L.V. : J’utilise de la couleur, généralement il s’agit  de maquillage. Je suis un très mauvais coloriste. J’ai commencé ma carrière en  étant peintre, j’étais extrêmement mauvais. J’ai un rapport difficile aux  couleurs. Je n’aime que les couleurs mortes. Je n’applique de la couleur que sur  les zones déjà noircies. Elles ne sont jamais vives, toujours des fantômes de  couleurs en adéquation avec cette fausse archéologie du dessin retrouvé. Avec de  vieux papiers, que je n’utilise pas pour cette histoire d’archéologie, mais  parce que les vieux papiers ont une couleur proche de celle d’une vieille peau.  L’encre par capillarité du transfert entre dans le papier, dans cette peau, il y  a ainsi une analogie sympathique avec le tatouage qui me travaille beaucoup en  tant que personne.

Ce sont des papiers qui ont vécu, qui en ont vu, comme  moi. Je les trouve à la poubelle, dans des brocantes, chez des amis ou dans des  vieux stocks. C’est un papier qui est en train de mourir aussi, qui est déjà  malade de sa propre acidité. J’aime l’analogie entre le papier et l’expérience  humaine, cette manière qu’ils ont de vieillir et de s’oxyder comme des humeurs  humaines : transpiration, salive ou la lymphe. Tout vieilli dans les ambres, des  tonalités avec lesquelles je me sens chez moi.

J.C. :  Vous pratiquez aussi le transfert sur tissus.

J-L.V. : Oui, c’est mon saint suaire à moi, mon mensonge  à moi ! Mes dessins sur voiles ne sont pas forcément un écho aux dessins  papiers, mais plus au wall drawing. Le voile est un peu comme une peau de mur.  N’ayant pas d’atelier je n’ai pas souvent l’occasion d’en produire. Je les  réalise donc in situ, au mur. Derrière le voile je réalise un autre dessin ou  une intervention directement sur le mur. J’aime le dialogue entre le voile et le  mur, souvent l’action du personnage présent sur le voile trouve une réponse dans  l’intervention faite au mur.

Le voile possède un caractère religieux. La religion me  traverse et me pénètre. J’ai subi un training catholique très lourd quand  j’étais enfant. J’ai même été scout de France, j’ai servi la messe : l’horreur  totale ! Depuis, l’iconographie religieuse m’interpelle ainsi que de la lecture  de cet art de propagande qui empoisonne tant l’humanité depuis 2000 ans. Mes  dessins sont aussi une sorte d’irrévérence appuyée à toutes ces choses  religieuses.

J.C. :  Quelles sont vos influences artistiques ?

J-L.V. : J’ai appris à dessiner tout seul en copiant les  X-Men dans Strange. J’avais aussi trouvé un bouquin  qui s’appelait Anatomie Artistique de  l’Homme [Arnould Moreaux] qui est un livre pour les étudiants aux  Beaux-arts. Il a été une sorte de manuel de vie. Les super héros et les corps  ont nourri mon cursus artistique. A la Villa Arson on avait des cours d’histoire  de l’art qui commençaient à la Renaissance et qui finissaient à l’art actuel,  tout cela sous le joug terrible de Christian Bernard. Grâce à lui nous avions  accès à la crème de l’art contemporain mondial. J’ai me suis toujours situé sur  le grand écart entre les périodes artistiques desquelles je me nourri, même des  choses que je déteste.

J.C. :  Par exemple ?

J-L.V. / Je ne détestais pas tant de choses, par rapport  à aujourd’hui où je déteste viscéralement certains artistes. A l’époque, il y  avait des choses que je ne comprenais pas.

Quant aux influences, je n’ai pas vraiment d’influences,  il y a des gens dont le talent me fait tellement de mal, qui fait que justement  je ne peux pas montrer mes dessins crus. Alfred Kubin, Félicien Rops,  Michel-Ange ou Ingres sont des artistes qui me transpercent. Je suis allé voir  la rétrospective de Kubin au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, il a  fallu que je m’en remette, ça m’a coupé les mains, les pieds, tout ! Parce que  ça m’a signifié ma petitesse, c’est une bonne leçon. Ils me nourrissent et me  déchirent en même temps.

Il y a très peu de chocs comme cela dans l’art, j’en ai  très peu dans les autres formes aussi. Pour la danse, il y a un truc qui me  déchire, même de mauvaises interprétations m’ont fait sangloter, c’est Le Prélude à l’Après-midi d’un Faune [Claude Debussy, vers 1892]. Chaque fois que j’en vois une version ou même un  extrait sur youtube, l’émotion monte. Pour l’art, c’est la même chose, après les  énormes chocs, j’ai du mal. Je pense à l’exposition General Idea, ça tue ! Ce  sont des grands artistes. J’aime regarder les sommets, les firmaments, le  sublime. Il y en a très peu, mais j’aime avoir l’impression que mon cœur  s’arrête devant leurs œuvres.

Les gens qui me détestent disent de moi que je suis un  faux dixneuvièmiste un peu gothique, mais ce n’est pas de ma faute si j’adore  aller au musée d’Orsay et de temps en temps tomber en arrêt devant des œuvres du  XIXème ou si je me promène au Louvre, je trouve toujours quelque chose qui va  tuer à un moment ou à un autre. On ne sait pas d’où cela provient, de quelle  époque, c’est intemporel. Les choses de « notre époque » sont déjà mortes !  C’est comme la mode. C’est ce envers quoi je tends, quelque chose qui viendrait  d’avant moi et qui survivrait à travers le temps et les époques. C’est mon  idéal.

J.C. : Et  c’est le caractère hypercontemporain de votre travail.

J-L.V. : Des gens ne ressentent pas cette  contemporanéité dans mon travail, aujourd’hui non, mais au début de ma carrière  (et notamment sur le marché de l’art) cela me faisais vraiment de la peine.  Grâce à ma technique, mes dessins ont des manières un peu différentes : une  réaliste, un peu photographique, une autre plus pop, détourée, une autre plus  déglinguée, accidentée etc. Il y a des gens qui pensaient au début qu’il  s’agissait de ready-made, des emprunts, maintenant je prends cela comme un  compliment car cela prouve que je suis suffisamment élastique.

J.C. :  Que vous inspirent les faunes, les satyres et autres personnages issus de  mythologies anciennes ?

J-L.V. : Représenter ces créatures est une façon pour  moi de parler des gens, ce sont des incarnations différentes qui traduisent nos  humeurs et nos sensations A un moment donné on se sent faune, à un autre satyre.  Ce qui est moins vrai maintenant, mais véritablement au début de ma carrière,  c’est que ce sont des choses qui étaient tombées en désuétude, aujourd’hui on en  voit partout. Avant, les fées et les satyres étaient réservés aux ringards,  c’était ultra has been !

Je n’ai pas changé mon répertoire parce qu’il signifie  encore beaucoup de choses. Ce sont des motifs qui ont tellement été resucés,  qu’ils sont tombés dans la poubelle de l’art. Les fantômes, les squelettes, les  fées, les satyres, les centaures, les sirènes, les griffons, les sphinx etc.  font partie de mon imaginaire.

J.C. :  Vous créez un univers d’apparence mystérieuse et noire, pourtant la vie y  grouille. Comment expliquer un tel contraste ?

J-L.V. : J’aimerais que mes dessins soient les reflets  de ma conception de la vie qui est une blague très cruelle. Ils ne sont pas  cruels mais ils sont souvent un genre de rire très inquiet ou un sourire un peu  angoissé. Un rictus. Le rire est aussi la première réaction face à la peur, le  sourire aussi. A la base, je suis plutôt triste. Je porte un regard inquiet et  non rempli d’espoir sur le genre humain. En même temps je joue le jeu puisque je  ne me suis pas foutu en l’air, tant qu’à continuer autant le faire en y prenant  un peu de plaisir et un peu de gaité. La pitrerie est une des seules  alternatives que j’ai trouvé contre l’horreur totale de ce qu’est la vie, le  quotidien, la mort des amis, la maladie etc. La pitrerie est une arme et un  élixir. Lorsque tu fais une blague cela t’apporte une respiration  supplémentaire.

J.C. :  L’anatomie est une donnée essentielle dans ton travail.

J-L.V. : Elle est ma prison. Je vis tous les jours avec  mon corps en le scrutant dans le miroir pour trouver ce qui ne va pas, ce qui  doit aller mieux. Je n’arrête pas de changer des trucs, de me redécorer, de me  rehausser, de lutter contre ce qui est censé être la fatalité de l’âge. La façon  d’offrir mon corps aux autres me pose un problème à la fois éthique et  politique, je ne veux pas avoir le corps gay, le corps capitaliste, le corps de  l’industrie que l’on trouve dans tous les têtus magazines. Je veux un corps qui  soit mon idéal. Je ne veux pas avoir l’air d’un jeune ou d’un surhomme hyper  viril. Mon idéal est un juste équilibre, une harmonie entre mon principe  masculin et mon principe féminin, entre mes muscles et mon gras, ma puissance et  ma grâce. L’anatomie est au centre de ma vie. Quand je dessine, je dessine mon  corps, je termine quasiment tous mes dessins au miroir. C’est toujours moi, et  les autres en même temps.

Ce n’est  pas pour rien que je suis prof de dessin de nus, dans mes cours le corps vivant  invite toutes ces interrogations. Le corps y est présent dans toute sa grâce,  son animalité, sa beauté et surtout ses imperfections. C’est d’ailleurs ce que  j’aime dans le travail de Brice Dellsperger, il rend l’aspérité aux corps qui  d’habitude sont lissés par la technologie, il rend autre chose pour que le sens  puisse s’accrocher. Pour moi tout est là.

Le corps  est un vaisseau qui explique tout le fonctionnement de la vie, dans sa gestion,  ses fêlures, ses faiblesses, ses messages etc. Le corps te place du point de vue  de la société, quand je croise personnes qui, dans leurs postures et leur façons  de s’offrir au regard des autres, ont vraisemblablement troqué leur sensibilité  corporelle avec des artifices, je sais que ne n’ai rien à faire avec  eux.

J.C. :  Vos différentes collaborations avec Brice Dellsperger vous ont d’ailleurs permis  de jouer sur l’ambigüité sexuelle puisque dans ses films vous interprétez aussi  bien les rôles masculins que féminins.

J-L.V. :  Brice et moi étions ensemble à la Villa Arson,  il commençait à travailler la vidéo, comme je faisais toujours le pitre il m’a  demandé de faire le travesti. Les déguisements m’amusent beaucoup donc j’ai  accepté de m’habiller en femme. On a fait deux ou trois films ensemble où  j’incarne tous les rôles ou bien les films sont en multi screen et les rôles  sont interprétés par plusieurs travestis. En 2000, il a réalisé Body XX avec une réadaptation du film L’Important c’est d’Aimer in extenso, il  a enlevé une seule scène du film original. J’y interprète tous les rôles : Romy  Schneider, Fabio Testi, Klaus Kinski etc. Ceci avec les moyens du bord, peu  d’argent, deux ans de tournage extrêmement difficile, c’est une vraie histoire  de copains. J’en garde de très bons souvenirs, c’était humainement génial. Ce  film l’a révélé au public, et moi aussi par la même occasion. J’ai rejoué dans  un autre film qui est un mix entre Orange  Mécanique et A Woman in Love de  Ken Russel. On tourne Body XXII en ce moment, et nous exposons ensemble, comme à  Murcia ou bientôt à Sélestat au FRAC Alsace. Nos travaux se suivent. J’aime être  son actrice !

J.C. :  Votre corps est une véritable œuvre d’art en constante progression. Work in progress, Body in progress. Pouvez-vous me parler  de votre corps et de vos tatouages ?

J-L.V. : Mon corps est un chantier, parce que ça n’ira  jamais, pas besoin d’une psychanalyse pour le savoir, mes blessures narcissiques  sont tellement profondes : venant de mon enfance, d’une mère qui m’a toujours  trouvé laid et qui m’a rabaissé en public. Tout cela était d’une rare violence  et a laissé des cicatrices. Ce qui explique que mon corps soit aussi customisé,  sans rien je ne me supporte pas, c’est impossible. Mon corps est le résultat de  ma vie.

Mes tatouages sont comme une résille transparente, on me  voit à travers. Beaucoup disparaissent derrière leurs tatouages, on peut lire  entre les miens. Le tatouage, le piercing, le maquillage ou les vêtements me  permettent d’avoir un costume de scène pour affronter la vie.

J.C. :  Depuis le début des années 2000, votre corps est un véritable outil de travail.  Notamment pour plusieurs séries de photographies où les parallèles entre  histoire de l’art et l’histoire du rock & roll y sont surprenants. Comment  arrivez-vous à concilier deux mondes qui semblent (en apparence) séparés  ?

J-L.V. : La réponse est simple : nous avons tous le même  corps. C’est-à-dire que nous avons deux bras, deux jambes, une tête, un sexe,  des seins, des fesses. On se débrouille tous avec, on a beau multiplier les  combinaisons on retombe quelques fois sur les mêmes positions, les mêmes  chorégraphies d’une époque sur l’autre, d’un art à l’autre etc. Comme j’ai la  chance d’avoir une bibliothèque rock & roll mentale et réelle assez  importante. Je suis une vieille aficionado de l’art et du rock. J’aime  feuilleter l’histoire de l’art comme un livre d’images, quand je trouve the perfect match, je me dis « voilà !  ».

Cela m’est venu d’un challenge très bizarre qui m’a été  proposé par la Villa Arson, à ce moment elle était fermée, le centre d’art était  en travaux pendant tout un été. J’habitais à cette époque à la Villa Arson, on  m’a demandé de faire un truc par webcam, ça a même été la première exposition en  ligne en France (1999). Il fallait faire une proposition en ligne quotidienne,  alors j’ai pensé à mon corps. Et au fait que j’utilise toujours des modèles nus  à la Villa. J’ai alors décidé de mettre mon corps à la disposition des gens en  ligne. Il y avait 50 jours d’exposition, cela s’appelait donc 50 Poses Utiles pour le Dessin.  Rapidement j’ai réalisé que j’allais tomber dans le piège de l’art gay. Il me  fallait donc une raison pour me montrer tout nu. J’ai visité le Louvre et là je  vois une statue de la reine Karomama de la 18ème dynastie, une terre  cuite. Une femme un peu penchée dans une position de boxeur, un peu étrange. Et  là je pense immédiatement à Siouxie avec ses tambourins : révélation ! En une  nuit j’ai trouvé les cinquante poses d’après mes souvenirs et mes livres. Je les  ai enchainées pendant 50 jours. C’est un travail que je poursuis encore  aujourd’hui, il me permet de suivre mon corps. J’ai fait des parallèles entre  l’histoire de la photo et celle du rock. La dernière série, réalisée pour mon  exposition à Murcia, est un parallèle entre l’histoire de l’art espagnol et  celle du rock.

Je m’inspire de plusieurs groupes, Siouxie domine car je  l’ai tout le temps dans la tète et dans l’œil, mais il y a aussi les Cramps,  Blondie, Bauhaus, Barbara, tous ceux que j’ai vu en concert plus tous ceux que  j’aime, toute ma culture musicale y est présente.

J.C. :  Encrées sur votre corps, incrustées dans vos dessins et wall drawing, les  étoiles sont omniprésentes. Vous leurs vouez un véritable culte. L’étoile  est-elle un alter égo symbolique ?

J-L.V. : Oui, un truc comme ca. L’étoile traverse toutes  les couches de représentation, tous les supports, toutes les époques. Elle veut  à la fois traduire des choses de grand luxe, de grande noblesse, elle est en  même temps le packaging le plus vulgaire : on met une étoile, c’est un truc de  pauvre, le truc des enfants, le truc en plastique. C’est tout à fait ce que  j’aime et ce que je tends à être, quelque chose qui traverse et qui possède  plusieurs niveaux de lectures. Par exemple, l’étoile est le corps humain, la  tête, les bras, les jambes, c’est une évidence. C’est le corps humain renversé  qui devient maléfique, une évidence pour moi aussi. C’est un des motifs à cinq  branches le plus vieux de l’humanité, cette façon de tracer en noir ce qui est  censé représenter la lumière m’intéresse, le coté négatif / positif est  parfait.

J.C. :  Depuis quelques temps tu produis des sculptures. Pourrais-tu me parler de « Réenchantement » et de cette expérience  avec la nature ?

J-L.V. :  J’ai été invité au Vent des Forets par un  artiste suisse, Vincent Köhler, qui avait participé à l’édition précédente. Au  départ j’étais invité pour chanter, je ne connaissais ni le Vent des Forets ni  les gens qui l’organisait, ni cette région de la Meuse. La région est très belle  mais sinistrée parce qu’elle est confite dans cet espèce de conservatoire de la  première guerre mondiale, Verdun, les tranchées etc. J’ai visité Verdun, le  mémorial, cette foret de croix et évidemment, propagande catho oblige, il y a à  chaque croisée de chemin des croix, des calvaires. J’étais sensible à ces forêts  gorgées de sang de la jeunesse française. On m’a d’ailleurs raconté un truc  sublime sur ces forêts : après la guerre il n’y avait plus d’arbres, tout avait  été tranché, bombardé etc. Les premières fleurs qui sont apparues étaient des  fleurs sauvages : des coquelicots, des marguerites et des bleuets, incroyable !  Les gens ont du ressentir une émotion terrible, un choc bleu, blanc, rouge à la  place de tous ces morts.

J’ai alors eu envie de planter une grosse baguette  magique qui viendrait mettre fin aux larmes, aux croix et à la fiction. Une  baguette qui dirait stop et qui réenchanterait la forêt pour revenir vers un  univers proche de celui de Brocéliande. J’avais déjà fait des baguettes magiques  en soudure de petites dimensions. Il s’agissait de baguettes magiques homicides,  elles se terminaient par des poignards.

Quand on se promène dans la forêt, il a plusieurs pièces  dont ma baguette qui mesure six mètres de haut. Alors on imagine la fée capable  de planté une telle baguette en verre et en métal, une fée bien rock & roll  de trente mètres de haut ! Un peu comme dans The Attack of Fifty Feet Women, le film  fantastique des années 1950.

J.C. :  « Paramour » est une œuvre slogan, un logo « vernanien ».

J-L.V. :  C’est un dessin qui me permet de m’éloigner du  corps humain, il est rare que je dessine autre chose que le corps humain. Cela  me permet de faire un paysage. L’œuvre incarne depuis les saisons de l’amour, la  montagne devient une personne, elle peut devenir un volcan ou avoir des  cornes.  Il y a aussi la version Paramor réalisée pour l’exposition à  Murcia. Je suis en train de travailler sur une sérigraphie sur cuir, qui va être  distribuée dans toutes les ambassades à l’étranger. Cette œuvre se rapproche de  ce que je fais avec les chansons, elle me permet l’interprétation et  réinterprétation. D’une chanson à l’autre, c’est la même chanson, le même texte,  la même musique, mais elle est chaque fois un peu différente.

J.C. :  Siouxie Sioux, vénération, muse ?

J-L.V. : Elle est belle ! (Rires) Elle a changé ma vie.  Un jour je rentre du collège, je me mets devant la télé et là je vois un mec  dans une émission qui s’appelait Mégahertz, le mec s’appelle Alain  Maneval, genre le pd new wave maquillé, avec une petite mèche bleue dans la  nuque et qui présente Siouxie Sioux. Je n’y connaissais rien du tout, à ce  moment là j’écoutais du disco, Donna Summer et Amii Stewart. En voyant Siouxie  tout a changé. Je suis allé dans la salle de bain, je me suis regardé pendant un  quart d’heure, ce que je n’avais encore jamais fait. Le lendemain en partant à  l’école, j’ai piqué le crayon à maquillage de ma mère, j’avais treize ans. Mon  premier jour de maquillage. J’en ai 46, je n’ai jamais passé un jour depuis sans  au moins me passer un trait de crayon, même quand je reste seul chez moi. C’est  devenu un rituel obligatoire pour moi, pour supporter mon visage. Ensuite je me  suis crêpé les cheveux, j’ai commencé à m’affranchir de ma famille et de tout ce  joug. J’ai commencé à être libre. C’est Siouxie qui m’a donné la clé de  l’affranchissement !

Elle me suit, elle est là. Elle possède ce caractère  transhistorique que j’aime dans le dessin et dans la littérature. Elle est à la  fois la Pythie, la magicienne, Circé, la vampe etc. C’est une femme que j’aime  pour moi qui suis féministe. Elle a de la puissance, elle prend sa destinée en  main, elle ne se laisse pas avoir par une industrie menée par des hommes. C’est  la femme libre et puissante. C’est Wonder  Woman. Elle est un exemple magnifique pour moi.

Je ne me suis jamais vu en homme, je ne me considère pas  comme un homme, je suis un truc, je suis comme une image qui bouge. Je ne me  suis jamais senti comme un homme, un corps réel. Je me suis facilement projeté  sur cette femme phallique, une femme debout, combattante, qui fait peur. Elle  n’est pas Blondie, pas la poupée blonde vénéneuse, Siouxie est le venin pur.  Elle est une vibration noire, un truc inquiétant, de tension. Elle possède une  puissance qui me rassure, comme un totem qui se dresse, un  arbre.

J.C. :  Elle est votre religion, vous êtes « siouxiste » !

J-L.V. : Oui, quasiment. J’ai besoin de ma dose  quotidienne, le son de sa voix me permet de me sentir bien dans des endroits où  je ne suis pas bien. De la même manière que je mets des étoiles partout où je  vais, Siouxie me suis, comme un parfum.

J.C. :   Vous venez de dire que vous êtes féministe, pouvez-vous m’en dire plus  ?

J-L.V. : Au début j’ai été féministe par solidarité avec  ma salope de mère parce qu’elle se faisait taper sur la gueule. Je me disais  qu’une partie de la population était moins puissante musculairement et n’avait  pas à subir de violences à cause de cela. La deuxième chose est que je ne suis  pas du coté des hommes, je ne me suis jamais senti homme, au mieux je suis un  garçon, mais je me considère comme une image modulable. Or le côté des hommes  dans la société c’est la puissance, l’argent, le pouvoir etc. Il n’y a jamais eu  de dictateur femme, les guerres ne sont pas menées par les femmes, il y a des  femmes ordures, aussi toxiques que les mecs, pour cela la parité est totale.  Mais nous vivons dans une société où les femmes sont moins payées, moins  considérées, il n’y a rien qui va. Cela me révolte autant que l’antisémitisme ou  le racisme, parce que c’est un racisme, une ségrégation sexuelle. Je n’arrive  pas à me soustraire de ces situations qui ne vont pas, que je ne comprends  pas.

Les femmes m’ont beaucoup aidé dans la vie : ma  galeriste, ma chorégraphe. Les premières personnes dont je suis tombé amoureux  sont des filles. J’accorde plus d’importance aux femmes qu’aux hommes, même si  j’en ai moins autour de moi. Elles jouent un rôle clé. J’aime les dessiner, des  choses qu’elles font et qui me vengent un peu de la réalité.

J.C. :  Pour terminer, peux-tu me parler de ta rencontre avec Gisèle Vienne ?

J-L.V. :  Je l’ai rencontrée à la faveur d’un workshop  aux Beaux-arts de Grenoble, j’avais besoin d’un modèle nu. J’ai demandé un  homme, ce n’était pas possible, alors j’ai dit : « si c’est une femme, je veux  qu’elle puisse marcher en talons hauts ». Je vois cette jeune femme arriver avec  des chaussures incroyables. Le workshop a été un fiasco, les participants  étaient tous des garçons ils n’ont jamais réussi à se concentrer. Elle buvait  une canette de Coca en feuillant des magazines et elle marchait. Suite à cela  j’ai fait une conférence sur mon travail où je montrais mes premières photos en  ligne. Avec une voix frêle, elle s’est présentée comme étant une jeune  chorégraphe et m’a demandé si je voudrais travailler avec elle si besoin, je dis  ok.

Trois ans plus tard, elle me téléphone, sa vie est  beaucoup plus assurée, « c’est maintenant ». J’y vais, je découvre cet univers,  au bout de deux jours de travail on présente une esquisse publique ! On a  travaillé un an, on a fait le festival d’Avignon, je commençais l’aventure par  la grande porte ! Avec la crème puisque Dennis Cooper écrit les textes, Peter  Rehberg pour la musique, Patrick Riou pour la lumière. Gisèle a une vision  personnelle géniale et une façon superbe d’être avec les gens. Nous avons des  projets à venir ensemble, une pièce de théâtre et un nouveau spectacle de  danse.

Dans I  Apologize (2004), j’apporte mon matériel, j’ai une petite scène extraite  d’un film de Brice [Dellsperger], j’exécute des poses de l’histoire de l’art et  du rock & roll. Mon travail est inclus dans le sien, ce qui m’a permis  d’être suffisamment décomplexé pour entreprendre une  nouvelle collaboration avec Mickael  Phelippeau. Nous serons seuls sur scène, le travail sera basé sur les rapports  qui existent l’un par rapport à l’autre. Lui : jeune, mince, danseur. Moi :  moins jeune, moins mince, pas danseur. Deux corps hyper différents, une belle  aventure ! Ces différentes collaborations me permettent de vivre une expérience  artistique qui soit complète.

Propos recueillis par Julie Crenn pour INFERNO,
décembre 2012

Jean-Luc Verna est représenté par la galerie Air de Paris.

#4__jlv_11virgule

jlv10_MacVal[1]

verna

#1 : Jean-Luc Verna / Photo DR / Courtesy Air de Paris
#2 : Jean-Luc VERNA « Virgule » 2011 / transfert sur bois rehaussé de pierre noire et de crayon de couleur, guirlande composée bois 90 x 60 cm; assemblage 160 x 25 x 20 cm © photo Marc Domage / courtesy Air de Paris, Paris.
#3 : Jean-Luc VERNA « Paramour » 2011 / © photo Marc Domage / courtesy Air de Paris, Paris.
#4 : Jean-Luc Verna / Photo DR / Courtesy Air de Paris

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN