KEITH HARING : POLITICAL LINE AU 104

mariage

Keith Haring : Political Line / Le 104 / 19 avril – 18 aout 2013.

Keith Haring réinvestit la ville : couleurs fortes, traits assurés, engagements jamais démentis. Du Musée d’art moderne de la ville de Paris au 104, une réelle dynamique enclenche la circulation des publics et des idées dans le sillage d’une rétrospective de grande envergure qui met en lumière le caractère profondément politique d’un artiste qui a marqué son temps.

La grande halle du 104 a enfin trouvé des œuvres à sa mesure. Outre leur dimension spectaculaire et leur poids redoutable, les sculptures géantes de Keith Haring, ne sont pas sans évoquer l’agitation studieuse et créatrice qui anime la nef Curial, devenue depuis quelque temps déjà le lieu de rendez-vous quotidien de jeunes artistes urbains et autres performeurs, au point qu’elles semblent avoir été créées pour cet espace. Autant dire qu’il y va d’une véritable adéquation entre l’esprit du 104, lieu à la fois populaire et underground, résolument ouvert sur la ville, et la volonté de l’artiste new-yorkais de rendre son œuvre accessible à tous. Les formes ludiques et l’énergie vitale dégagée par ces sculptures ne cachent pas une certaine violence latente qui met en tension les volumes d’acier sous l’immense verrière.

Dieter Buchhart et Odile Burluraux, les commissaires de l’exposition, mettent les pendules à l’heure d’entrée de jeu. Leur choix de faire démarrer le parcours par le Pop Shop de Tokyo remet sur le tapis les controverses et polémiques que son caractère novateur a attisé dans le monde de l’art de l’époque, et prend le contre-pied de la logique implicite qui veut que désormais chaque exposition, même organisée par les plus grandes institutions, s’achève par un passage obligé à la boutique des produits dérivés. Rien à vendre dans ce conteneur entièrement couvert des dessins de Keith Haring, qui propose une première expérience immersive dans l’œuvre d’un artiste qui a toujours milité pour briser la frontière entre art populaire et art élitiste. Son engagement dans l’espace public affirmé dès ses fameux Subway drawings, tout comme l’amitié avec Andy Warhol qui l’a encouragé à ouvrir sa première boutique à Soho en 1986, donnent une étrange épaisseur à l’atmosphère du Pop Shop.

La dimension immersive du travail de Keith Haring est autrement saisissante dans le face à face accablant et exaltant à la fois avec la scénographie Le mariage du ciel et de l’enfer. Cette bâche monumentale de près de 100 mètres carrés absorbe le visiteur dans un tourbillon de traits sans équivoque, l’entraine dans une danse apparemment chaotique avec des démons et des anges ailés. La force physique de sa peinture et la forte dimension performative de son geste pur rapprochent l’art de Keith Haring d’une certaine forme de chorégraphie abstraite. Cette toile exécutée à même le sol répond à une commande de Roland Petit pour la création du ballet Le Mariage du ciel et de l’enfer, inspiré du poème de William Blake, en mars 1985, à l’opéra de Marseille. L’artiste new-yorkais entretient des relations fertiles avec le milieu de la danse, ses dessins prolifèrent sur le corps de Bill T Jones pour les chorégraphies duquel il réalise les décors à plusieurs reprises. Ainsi, cette tente présentée au Musée d’Art moderne, conçue pour le spectacle Secret Postures donné au Brooklyn Academy of Music en1984.

Une autre scène, un autre décorum : Keith Haring est un habituel des clubs – Palladium, Mudd Club, 57 – où il organise divers événements, des performances, des lectures, ou encore des accrochages d’œuvres. Le 104 expose ainsi le Mur (sans titre, acrylique et huile sur toile, 5 panneaux, collection particulière, courtesy Lio Malca, New York) réalisé pour le DV8 Club à San Francisco. Une vision à proprement parler apocalyptique, fiévreuse, hallucinée, exhale de cette « Keith Haring Room » qui devient à l’époque un haut lieu de la prise de conscience et de la lutte contre le sida. Les monstres terriblement contorsionnés, insidieux, aux couleur acides, les sexes en érection sur le point de se faire engloutir, vont décanter le message des équations radicales reprises par Act Up, présentés sur les cimaises du Musée d’art moderne : Ignorance = Fear, Silence = Death.

Peintes in situ, entre les grandes arches du CACP de Bordeaux en 1985, lors d’une performance qui a duré trois jours à l’occasion de sa première exposition personnelle dans un musée, les 10 Commandements constituent la sainte des saintes de la rétrospective de Keith Haring à Paris. Outre leur dimension qui impose le respect et leur forme qui rappelle les Tables de la Loi, c’est surtout la force expressive sans appel de la peinture, la radicalité des traits et le poids implacable des aplats qui donnent le vertige. Les visiteurs reçoivent de plein fouet la puissance visionnaire d’un propos critique extrêmement lucide, loin pour autant d’être univoque. Certains commandements inspirés de la Bible sont directement reconnaissables alors que d’autres s’ouvrent à des sens multiples et véhiculent maintes allusions résolument contemporaines. Le pouvoir mortifère des idéologies, de l’argent, des nouvelles technologies qui échappent à tout contrôle, est dénoncé dans ses manifestations les plus hideuses : il y a cette bouche ignoble qui crache une grappe de serpents, cette main toute-puissante et omni-voyante qui attrape et broie, ce pied géant qui écrase aveuglément, mais quand les petits bonhommes bleu ne subissent pas de tels martyrs, ils dansent hallucinés sous l’emprise d’un écran de télévision.

L’exposition du 104 égraine ainsi quelque uns de gestes majeurs de Keith Haring et dégage les lignes de force d’une œuvre qui n’a de cesse de nous interpeller. Avec plus de 200 pièces, l’accrochage du Musée d’art moderne offre une mise en perspective à la fois fine et puissante du parcours de l’artiste et de ses engagements, rend palpable son énergie vitale communicative.

Smaranda Olcèse

104

Visuels copyright succession Keith Haring / Le 104.

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