TRIBUNE. L’ARTISANAT : L’AVENIR DE L’ART CONTEMPORAIN ?

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TRIBUNE : Le point de vue de Yann Ricordel

L’artisanat : l’avenir de l’art contemporain ?

J’ai, au début de cette année 2013, vécu une expérience d’amateur d’art au sens large, qui m’amène à formuler aujourd’hui une véritable prise de position, qui ne relève pas du manifeste pour un mouvement à venir, mais du constat d‘une mutation en cours.En visite chez mon oncle qui vivait à l’époque à Stockholm, j’ai vu, en une seule après-midi, deux expositions qui me procurèrent toutes deux une grande satisfaction visuelle et intellectuelle.

D’abord une rétrospective David Lachapelle au Fotografiska Museet. Il m’apparut très clairement que les images de cet artiste, qui passent très bien sous forme de reproduction sur papier glacé ou sur un écran d’ordinateur, doivent être vues dans leur format réel pour en saisir toute l’intelligence. La série Jesus is My Homeboy, qui met en scène la figure du prophète dans le contexte new-yorkais contemporain, témoigne en particulier d’une grande intelligence plastique, et révèle un artiste sans doute beaucoup plus intelligent qu’on ne pourrait le penser. Sachant jouer de la hype, du monde de ceux que l’on nomme les people, Lachapelle n’est certainement pas dupe de la superficialité de cet univers, et son œuvre en est un commentaire subtil. Je dirai volontiers que c’est un « Jeff Wall glamour ».

Dirigeant ensuite mes pas vers le National Museum, un autre émerveillement m’attendait : une exposition intitulée Slow Art, qui m’a beaucoup donné à réfléchir sur l’avenir de l’art contemporain. Une robe en verre de Gonjo Mafune (Beauty as a thorn, 2008) ; une autre robe, en cuir et soie noirs cette fois-ci, d’Helena Hörstedt (Broken Shadow, 2008), des artistes travaillant le fer, la broderie, la céramique, les pétales de fleurs séchées, avec une infinie patience. J’étais-là à des années-lumière de cet art post-duchampien, post-warholien, paresseusement conceptuel tout en gardant l’efficacité visuelle d’un logotype, et où l’investissement de l’artiste est, dans le processus de fabrication, souvent minime.

J’entends déjà de mauvaises langues me faire dire ce que je ne dis pas, à savoir que, dans un mouvement de régression réactionnaire, la « belle ouvrage » doit supplanter les œuvres inégales (il y en a de très bonnes et de très mauvaises) de ce que l’on appelle génériquement, sans trop se souvenir de ce que cela signifie, l’ « artiste contemporain ». Or, ça n’est pas un hasard si j’ai choisi de commencer mon texte avec David Lachapelle : cet artiste que d’aucun jugerait superficiel, s’investit physiquement dans des mises en scène complexes dont il maîtrise tous les paramètres (éclairage, matériaux, couleurs : d’où ma comparaison avec Jeff Wall), comme le montrait une vidéo du making-of de l’une de ces photographies au Fotografiska. La question n’est pas celle des outils, des matériaux utilisés ou du temps que l’on y passe, mais de la qualité du savoir-faire de l’artiste, de son investissement personnel, et surtout de l’utilisation qu’il fait de son intelligence.

Les œuvres présentées dans Slow Art, auquel le caractère précieux peut certes, si l’on veut, donner un surplus de crédibilité, sont-elles moins intéressantes qu’une sculpture de Jeff Koons, cet ancien homme d’affaire reconverti à l’art, dont les cotes explosent et dont le travail, pour ainsi dire, « ne coûte pas cher » ? Donnent-t-elles moins à réfléchir qu’une œuvre néo-conceptuelle ? En parlant de conceptualisme, il n’est sans doute pas hasardeux que le communicateur Seth Sieglaub, promoteur de ce mouvement tout à fait artificiel que fut le Conceptual art à New York dans les années 1970 (et je ne saurais trop conseiller la lecture de l‘ouvrage d‘Alexander Alberro, Conceptual Art and the Politics of Publicity (MIT Press, 2003) qui démontre de manière très documentée que ce « mouvement » a fait l‘objet d‘un « plan marketing »  avant la lettre), se consacre, discrètement mais activement, à son Center of Social Research for Old Textiles (CSROT) : peut-être s’est-il rendu compte de la grossièreté de sa propre imposture, ou… peut-être n’en a-t-il jamais été dupe !

En Europe, aux États-Unis, mais aussi beaucoup dans les pays émergents : les artistes que mes recherches sur le sujet m’ont amené à découvrir sont si nombreux que je n’en citerai qu’un : Joël Andrianomearisoa, natif de Madagascar, partageant sa vie entre Paris et Antananarivo. Le travail sur le textile de cet artiste prolifique qui pratique également la photographie, la vidéo, la performance, peut, comme l’indique Viginie Andriamirado dans le texte qu’elle lui consacre sur http://www.revuenoire.com, faire penser au lamba, une forme de tissu traditionnel de l’île, mais également à un certain type de hooked rug (une technique utilisant la toile de jute et des lanières de tissu de récupération) du Labrador, qui a aussi un équivalent en Scandinavie…

Bien que les questions commerciales concernant l’art ne m’intéressent pas du tout, je pense que les collectionneurs, et de fait le marché, vont (ou sont déjà en train de) se lasser de ces œuvres « vite faites bien faites » du néo-readymade, du néo-pop, de toutes ces tendances qui n’en finissent pas de revisiter, d’interpréter l’art des avant-gardes historiques à nos jours, et que de réels savoirs-faires, associés à des visions singulières du monde, vont très vite acquérir une importance de plus en plus grande.

Yann Ricordel,
juillet 2013

Visuel copyright David Lachapelle

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