« PLACE DU MARCHE 76 », LA FARCE CRUELLE DE JAN LAUWERS

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FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : PLACE DU MARCHE 76 / Jan Lauwers / The Needcompany / Cloître des Carmes / Du 8 au 17 juillet 2013 / 22h.

Sexe, mort, trahison… Il y a quelque chose d’infiniment shakespearien dans cette « Place du Marché 76 », une farce monstrueuse qui tient de la tragédie comme de la comédie musicale, où viol, suicide, meurtre et inceste sont le ferment fécond d’un huis-clos à l’échelle d’un village, où s’affrontent les pires travers d’une humanité misérable, dénaturée, mais ô combien terrifiante de vérité.

« Place du Marché 76 » est une oeuvre terrible donc, mais drôle, infiniment drôle. Elle est le fruit d’un homme en colère contre l’humanité tout entière, une tragi-comédie qui s’empare du théâtre comme de la vie, pour mieux les démystifier. « Ici, ce n’est que du théâtre », nous prévient Jan Lauwers, et en effet, les artifices du théâtre un à un sont mis à nu, en pleine lumière, l’adresse au public est la règle, et le maître de cérémonie Lauwers est aussi le MC des didascalies… Shakespeare, encore.

Cette fable cruelle, atemporelle et du coup effroyablement actuelle, tient du poème mythologique, magnifié par la mise en scène hyper réglée de Lauwers, qui pourtant apparaît toujours paradoxalement légère et spontanée. Le maestro Lauwers montre là tout son talent de maître de ballet : sa tragi-comédie est enlevée, sautillante, les acteurs s’amusent, le public rit.

Force du paradoxe que d’amuser les gens avec cette fable d’une tristesse infinie, aux accents sordides. Intelligence de l’artiste que d’en faire une farce truculente et explosive. La troupe, une véritable troupe -car c’est bien là encore une connivence avec Shakespeare- s’amuse, éructe, s’affronte à ce théâtre comme une nécessité vitale. Merveilleux comédiens, tout à la fois acteurs, chanteurs, musiciens, que cette Needcompany d’une maîtrise rare.

Quatre saisons organisent ce récit halluciné, où sont convoqués la lie des sentiments -haine, jalousie, perversion- comme le meilleur des aspirations -amour, amour, amour-, quatre saisons qui sont autant « d’actes » d’un théâtre révolté, étonamment puissant, mais toujours distancié. Chacune d’entre elles est « habillée » d’une couleur musicale spécifique, que les comédiens comme Jan Lauwers lui-même exécutent live au plateau. Musiques remarquables, tout comme leur interprétation, soit dit en passant.

Et que dire de l’extraordinaire esthétique de Lauwers ? On le sait, celui-ci a une formation de plasticien. L’énergie et l’imagination visuelle qu’il déploie ici est stupéfiante. La scénographie, les costumes, les accessoires : Lauwers s’amuse avec des trucs simples mais efficaces, sur un plateau cruement éclairé. Et l’orange des costumes signe semble-t-il le code couleur de l’oeuvre.

Jan Lauwers, dans le long entretien qu’il nous a accordé pour le semestriel papier d’Inferno, parle à propos de cette « Place du Marché », d’une pièce politique, un théâtre qui interroge la société sans pour autant être réaliste, encore moins militant. Et en effet, cette oeuvre superbe remue incontestablement, elle exhume tout un tas de trucs dérangeants, affligeants même, et tend un miroir cruel à cette société qui se délite dans l’individualisme et l’égoisme. Une société en proie à ses pires chimères, nationalisme, populisme, capitalisme sauvage…

Avec cette « Place du Marché 76 », Jan Lauwers signe un conte d’une cruauté féroce, terriblement drôle et vivant. Une oeuvre d’une puissance indiscutable, dont nous ne réchappons pas.

Marc Roudier 

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Visuels copyright Jan Lauwers / Needcompany

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