GROUND AND FLOOR : TOSHIKI OKADA AU CENTRE POMPIDOU

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Toshiki Okada : Ground and Floor / Centre Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne / 9 – 12 octobre 2013

Toshiki Okada est un habitué du Festival d’Automne. Le public parisien a eu l’occasion de se familiariser avec son travail dès 2008 à travers Freetime et Five Days in March, pièces présentées au 104 et au T2G, qui accueillait aussi en 2010 We are the Undamaged Others/Hot Pepper, Air Conditioner and Farewell Speech. Les deux créations à découvrir lors de cette nouvelle édition 2013 marquent un tournant dans la façon que le jeune dramaturge et metteur en scène japonais a d’envisager le théâtre et son rôle dans la société. Le cataclysme du 11 mars 2011 et l’accident nucléaire qui s’en est suivi imposent avec brutalité le besoin de fiction comme seule manière d’approcher les peurs qui taraudent un corps social profondément traumatisé.

Sur le plateau du Grand Studio du Centre Pompidou quelques éléments scéniques épars imposent leur pouvoir de fascination dans un dispositif minimaliste qui ménage une place de choix au vide, au silence, à la tension contenue des personnages, aux pulsations électroniques d’une musique expérimentale qui se charge de toute la tension statique d’une situation sans issue.

Il y a d’abord cette surface blanche de projection qui s’impose au centre de la scène pour accueillir les traductions du Japonais. C’est pour Toshiki Okada une manière de mettre la langue, qu’il voit menacée, au centre de sa création, élément axial, lieu de rencontre et de partage, malgré deux visions du monde qui s’affrontent. Il y a aussi ce miroir aux angles morts surprenants, dans les eaux duquel se fixent les fantômes, alors que les vivants peinent à y retrouver leur image.

Il y a encore ce plancher en bois frais qui induit un toucher si particulier des pieds nus des interprètes. Le metteur en scène intitule sa pièce Ground and Floor et pose ainsi d’entrée de jeu la tension entre le sol immobile, immuable, lourd, dont le fantôme de la mère se fait le témoin, et le plancher mobile qui fait écran et facilite le départ : quitter son pays, voici ce que souhaite une future mère pour l’enfant qu’elle porte dans son ventre. Il y a enfin cette source de lumière changeante qui focalise l’attention et facilite le contact entre les deux mondes.

Les dialogues sont rares, les paroles mesurées et pourtant le conflit de valeurs est ouvert : penchant individualiste d’un côté, devoir envers les morts, « fierté d’homme », abnégation pour la terre natale, la patrie, de l’autre. Cette dichotomie est fortement appuyée. Le jeu des acteurs, leur gestuelle hiératique, qui les rend comme étrangers à eux mêmes, absents, désincarnés, véhicules d’une parole qui vient de loin, du vide inquiétant, peuplé des fantômes du plateau, cette chorégraphie enfin, faite de répétitions quasi catatoniques, de postures incongrues et d’équilibres sournois, ne sauront atténuer le sentiment dérangeant qui s’installe.

Ce dilemme indissoluble constituait un des ressorts de la littérature européenne du 19ème. Le retrouver à tel point acéré dans le travail d’un auteur contemporain est le symptôme d’un repli sur soi, donne la mesure d’un traumatisme sans précédent qui a secoué tout un pays, ravivant des vieilles peurs et des plaies encore béantes. Certes il y a des codes et des nuances qui nous échappent. Les traductions conjointes, en simultanée en Anglais et Français, ne savent rendre les subtilités et inflexions de la langue japonaise. L’irruption, à plusieurs reprises, de Satomi – personnage insolite dont le nom voudrait dire à tour de rôles beauté, intelligence, sagesse, ville natale, en fonction des caractères kanji utilisés –, ne saurait que trop nous le rappeler. Mais le malaise est bien là, communicatif, hautement inquiétant.

Smaranda Olcèse

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Visuels Hervé Véronèse.

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