FESTIVAL D’AUTOMNE : DEUX PROGRAMMES DE TRISHA BROWN AU THEÂTRE DE LA VILLE

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FESTIVAL D’AUTOMNE : 2 programmes de Trisha Brown au Théâtre de la Ville / 22 octobre – 1er novembre 2013

L’espace a rarement été aussi plastique au cœur même de l’abstraction. Des plans se croisent et s’imbriquent à souhait avant de glisser vers des points de fuite insoupçonnables. Une telle rigueur formelle laisse entrevoir les énormes espaces de liberté qui s’ouvrent dans les corps animés par une multitude de rythmes distincts. Voici le grand art de Trisha Brown.

La tournée Proscenium Works 1979-2011 arrive enfin à Paris. Le Festival d’Automne s’est toujours fait une joie d’accueillir les pièces de la chorégraphe américaine. Les deux programmes présentés cette année ont néanmoins une saveur un peu différente. Trisha Brown a tiré sa révérence. Ses deux assistantes à la direction artistique de la compagnie, Carolyn Lucas et Dianne Madden, ont désormais la mission de faire vivre un inestimable répertoire d’environ 90 pièces, essaimées au cours de plus de 40 ans de création. Des passerelles et des connexions se tissent au sein de l’œuvre qui se dévoile ainsi dans des jeux de miroirs fascinants. Des pièces des cycles Valiant et Back to Zero se répondent, créent de véritables fluctuations d’énergie, nous entrainent dans un tourbillon dont l’intensité reste toujours électrique. On ne peut que saluer la présence, dans cette programmation présentée au Théâtre de la Ville, d’un petit joyaux issu des Early Works.

Homemade (1966), forme très courte à l’apparence incongrue et surprenante, solo pour une femme et un projecteur 16mm, met littéralement en perspective les problématiques profondes d’une œuvre qui a bousculé l’histoire de la danse contemporaine. Dans son jeu volontairement maladroit, chahuté entre le corps dansant et l’image de cette danse, il convoque sur un plateau toutes ces années d’expérimentations jouissives et ébouriffantes. Au cœur de la Post Modern Dance, des libertés inouïes sont prises envers les conventions scénographiques, et les codes du regard et de la représentation sont bouleversés. C’est donc tout un pan du travail de Trisha Brown, qui dans les années 60 investissait les toits et les façades de Soho, qui est désormais accueilli par les musées et institutions d’art, comme la Documenta de Cassel en 2007 ou encore le Mac de Lyon en 2010. Il s’agit surtout de recherches fertiles qui marquent de manière décisive les rapports que la chorégraphe va engager plus tard avec la scène. Il suffit ainsi de suivre le rayon de lumière issu du projecteur que l’interprète de Homemade porte sur son dos, ses aller-retours apparemment chaotiques sur les murs et parois, sur le plafond et jusque dans les gradins, pour voir l’espace se préciser. Par ce même mouvement, la boite noire est mise à nu, ses protocoles sont annulés, et elle s’ouvre à une vivifiante dimension poétique.

A presque 30 ans d’écart, l’obstination avec laquelle la danseuse d’un autre solo, If you couldn’t see me (1994), se refuse à présenter aux spectateurs sa face, transforme ce joyaux de perfection formelle en une inquiétante supposition. La perception frontale de l’espace scénique se retrouve ainsi durablement minée, l’attrait du vide qui aimante le regard toujours détourné de la danseuse fait vaciller les hiérarchies en place, les gradins et la place confortable des spectateurs deviennent des hypothèses parmi d’autres dans un environnement qui se remet en question. La magnifique création lumière, signée pour cette pièce par Robert Rauschenberg, vient renforcer le trouble. La danseuse ne semble exister dans notre champ de vision que par l’heureuse et néanmoins problématique conjonction de deux rayons de lumière complémentaires dont son corps paraît tirer sa matérialité. Un alliage secret entre la fluidité de la gestuelle et des arrêts statuaires parachève le caractère sculptural, massif et à proprement parlé impossible – compte tenu le médium, indéfectiblement lié au mouvement dans lequel il trouve sa forme d’expression – du bloc d’interrogation et de latences de cette pièce rare. L’espièglerie du titre continue à résonner comme une ritournelle, ouvrant une danse de possibles.

Déjà en 1991 pour la création For M.G. : The Movie, des éclairages de biais conféraient au plateau vide une incroyable épaisseur. C’est dans cette atmosphère à la fois minimaliste et extrêmement dense que la pièce construit sa progression quasi-cinématographique, dans le refus le plus strict de tout germe de fiction ou d’intentionnalité expressive. La tension enfle de manière prodigieuse, nourrie par l’entrechoquement des plans géométriques et des rythmes intérieurs. Des équilibres disjonctent, des gestes se figent, des béances se creusent, l’obscurité finit par envelopper les mouvements.

La scénographie de Donald Judd rythme derechef l’espace-temps de Newark (Niweweorce) (1987), création marquante du cycle Valient (héroïque). Les pans monochromes fonctionnent comme des scansions, rétrécissent ou augmentent la profondeur de champ, obstruent parfois la danse qui continue derrière la toile, agissent tels des filtres aptes à rendre plus saillantes les géométries que travaille la chorégraphe. L’abstraction poussée dans ses retranchements ultimes frôle une texture organique, les angles de ces « mouvements purs » sont tellement étonnants qu’ils laissent entrevoir le corps s’épancher dans ses espaces intérieurs.

Interstices, plis, ombres, volumes et profondeurs fuyantes modulent la pièce Astral Convertible (1989) qui se déploie en un essaim de pliages changeants, instables, à l’instar d’un origami sans cesse recommencé au grès des variations de sons et lumières installés par Robert Rauschenberg sur des tours portatives. Dans cet environnement pulsatile, le mouvement est plus fluide que jamais, Trisha Brown travaille les flux d’énergie. Des bras se tendent sous une haute tension, des sauts et des portés étonnants rompent parfois cette montée progressive. Là encore, des rayons de lumière s’échappent parfois vers les gradins et, tout comme dans Homemade (1966), pointent au delà des espaces physiques, vers les espaces intermédiaires. L’abstraction semble ainsi ouvrir sur l’infini. « Le corps est le lieu où peuvent éclore toutes sortes de possibilités et de rêves», aimait dire la chorégraphe.

Smaranda Olcèse

AIR[1]

Visuels : Trisha Brown company : Astral Convertible © Mark Hanauer 1989, Samantha Siegel 2012 / Newark (Niweweorce) © Stéphanie Berger 1987

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