PHILIPPE QUESNE : LA TAUPE DU « SWAMP CLUB » S’EST GLISSEE SUR LE PLATEAU DU T2G

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Philippe Quesne : Swamp Club / T2G, Théâtre de Gennevilliers / 7 – 17 novembre 2013

Depuis sa première au festival d’Avignon, la taupe de « Swamp Club » a entamé son tour du monde : après un passage à la Performa de New York, voici qu’elle se niche dans les galeries du T2G.

Il y a une continuité dans le travail que Philippe Quesne mène avec sa compagnie depuis sa toute première pièce, significativement intitulée La démangeaison des ailes (2003), en passant par La mélancolie des dragons (2008) et Big Bang (2010). Créature souterraine, monstrueuse de par sa taille humaine, dégoutante et attachante à la fois, on peut émettre l’hypothèse que cette taupe géante couvait déjà depuis longtemps dans le bestiaire du Vivarium Studio. Songeons à cette proposition qui échappe par définition aux salles de spectacles, Bivouac (2012), d’abord le tournage, puis les parcours nocturnes au bord d’étangs et à la lisère des bois. Il n’aurait guère été étonnant de la croiser une fois le brouillard fluorescent des fumigènes vaguement dissipé.

Swamp Club, le centre d’art contemporain, juché sur des pilotis au cœur du marécage, nous apparaît ainsi sur un plateau de théâtre, suspendu entre deux mondes, quelque peu flottants, dans les limbes d’un imaginaire qui travaille en sourdine pour faire éclater les carcans des conventions scéniques et sociales. Philippe Quesne propose un lieu utopique, qui se nourrit à la fois de la Patientia de Bruegel que des retombées de l’exception culturelle française, un lieu d’accueil et de résidence, un lieu paisible et menacé. La taupe sommeille dans sa panse et sort justement pour présager un danger imminent. Enorme peluche maladroite, son apparition perturbe les échanges conventionnels, les petits rituels du quotidien. Sous son regard borgne les résidents s’affairent à instaurer des protocoles d’urgence.

Une dynamique du ressac anime le plateau. Le décor foisonnant, au bord de la stase, avec ses plantes aquatiques, ses hérons, ses petits chemins pavés à travers la marre, se résorbe dans un mouvement qui, sous des apparences quelque peu chaotiques, est parfaitement coordonné. Philippe Quesne signe une image mémorable, celle d’une boite transparente du centre d’art remplie à craquer, jusqu’à l’étouffement, par la petite faune et flore qui constituaient l’environnement du spectacle, écosystème impossible et prolifique, sorte d’Arche de Noé contemporaine, sous la menace pesante d’un épais nuage de brouillard marquant le crépuscule d’une époque.

Dans ses créations, le metteur en scène a toujours ménagé l’intervalle et le craquellement dans le banal, dans la surface lisse des choses, qui entrainent vers des plages de liberté que le spectateur peut investir par son ressenti. Swamp Club pousse encore plus loin cet art à la fois ténu et généreux. Subrepticement, le plateau s’étoffe d’une incroyable densité de matière, la musique d’un quatuor à cordes y introduit de profondes respirations.

En parallèle de la représentation fruste qui tient la scène, d’autres histoires se déroulent, opaques, portées par des associations subtiles dont il suffit de suivre le fil. Cette suite de mots égrainée par un panneaux d’affichage électronique du Swamp Club nous entraine dans le temps cyclique d’un conte qui nous ouvre un monde souterrain. C’est vers de vastes espaces insoupçonnables, dans les entrailles du plateau, que vont se retirer les protagonistes de la pièce, affirmant ainsi le pouvoir d’un hors-champ fertile, protéiforme, farouchement autonome où s’organise la résistance. Soyons attentifs aux signaux de la taupe !

Smaranda Olcèse

performa

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