ROBERT LEPAGE, JEUX DE CARTES : MACHINERIE SCENIQUE

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Correspondance à Montréal.
Robert Lepage : Jeux de cartes 1 : Pique, Jeux de cartes 2: Coeur / La Tohu, Montréal, du 14 au 25 janvier 2014 (Pique) et du 30 janvier au 9 février 2014 (Coeur). Repris à la demande générale en février 2015.

À Montréal, dans la salle de la Tohu, toute première salle de spectacle circulaire au Canada, à proximité du siège social du Cirque du Soleil à Montréal, ont eu lieu successivement les premières de Jeux de cartes 1 : pique et Jeux de cartes 2 : cœur, au début 2014. De la présentation de la première pièce au Théâtre de l’Odéon à Paris, notre collègue Smaranda Olcèse, sur le site d’Inferno, en avril passé, s’était demandé, devant le désœuvrement éprouvé à la fin de la pièce, à quelle enseigne serait placé son nouvel opus. L’occasion est ici toute trouvée pour répondre à cette question.

Le fait d’avoir vu les deux pièces en deux semaines permet une appréciation comparative. Il faut savoir que Pique n’a pas eu un accueil délirant de la part de la critique, à Montréal. Si la scène et sa configuration changeante et tournante ont retenu l’attention, les histoires qui s’y sont succédé ont quelque peu peiné à convaincre les spectateurs. La métaphore guerrière, attachée à la symbolique même de cet enseigne de cartes, fonctionne à plein dans cette aventure de personnages divers tous logés à Las Vegas au moment du déclenchement de la guerre en Irak. Mais, de tous ces protagonistes, il est difficile de retenir quoi que ce soit, tant ceux-ci semblent écrasés par la mécanique de la pièce et entièrement définis par quelques traits plutôt convenus. Il devient du coup assez ardu pour les acteurs de bien camper des personnages riches et convaincants, dans une composition capable de dépasser le stéréotype. Au terme de l’exercice, un peu interloqué par une machine qui tourne à vide, on se demande si la réplique finale du chaman-joker, affirmant danser avec le chaos, ne trahit pas l’intention globale du metteur en scène.

Enrichi par cette première expérience, le spectateur est mieux préparé et plus critique devant Cœur. La machinerie le séduit et l’étourdit moins et on dirait bien qu’il en va de même pour les concepteurs. On éprouve moins de difficultés à suivre un fil principal et à voir comment les autres cherchent à enrichir ce fil premier.

Cette trame centrale est celle de la rencontre de Chaffik, chauffeur de taxi d’origine marocaine, et de Judith, professeure de cinéma à l’Université Laval. Cette dernière particularité permet d’ajouter, à cette histoire d’amour qu’accompagne une recherche des origines, l’épopée en Algérie de Jean-Eugène Robert-Houdin, dans les années 1800, envoyé par les autorités françaises désireuses de contrer le pouvoir qu’exerçaient les Marabouts sur la population et de montrer la supériorité de l’Occident sur le Proche-Orient. En effet, Judith s’intéresse au travail de Georges Méliès qui fut celui qui acheta le célèbre théâtre de Houdin. Cette référence, pour lointaine qu’elle puisse sembler, nous vaut de multiples scènes, allusions très appuyées à tout ce que photographie, théâtres d’images et cinématographie, de même que les illusions d’optique qui ont accompagnées ces inventions, ont pu apporter à un engouement certain pour la magie et le spiritisme. Peut-on vraiment être surpris par ces évocations illusionnistes, tant l’art scénique de Robert Lepage semble très clairement s’en réclamer?

Est-ce l’amateur de photographie en moi qui réagit devant cette panoplie de machines de vision, de références à la fantasmagorie de Méliès? Je ne sais mais il est certain que cela m’a paru plus convaincant que le portrait de Vegas offert par Pique dont la rutilance kitsch n’arrivera jamais à la cheville de l’atmosphère de la ville du péché.

Tout l’art de Lepage est là, dans sa manière d’habiter la scène et de la surcharger de signes inattendus, de la faire signifier à plein. Tout le théâtre, pour lui, se passe essentiellement là. Mais cela tient malheureusement aussi sur des enchaînements thématiques assez ténus. Revenu sur terre après avoir été éberlué par la magie scénique, le spectateur en vient à se demander comment il a pu se laisser emporter par une chaîne d’évocations qui l’a fait passer assez vite d’un sujet à l’autre, surfant sur la vague de scènettes lui présentant des personnages esquissés à grands traits. Nous n’avons en effet jamais l’impression d’avancer dans la psychologie des personnages, de voir des caractères et des destins à nul autre pareil. L’architecture narrative de la pièce est trop dépendante d’une machinerie impressionnante mais impressionniste, comme si le créateur s’était laissé gagner davantage par des intuitions séduisantes, certes, mais le conduisant à des effets de scène qui nous éloignent des personnages.

L’aléatoire règne toujours en maître, dans cet univers. Pour les pièces qui suivront, Robert Lepage brassera à nouveau les 13 cartes d’une enseigne. Le hasard décidera ceux qui, des 13 comédiens, joueront dans l’une et l’autre de ces créations en devenir. Trèfle abordera le thème des médias sociaux et des événements du printemps arabe; Carreau portera sur le marché des diamants.

Sylvain Campeau

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