BIENNALE DE DANSE DE LYON : BALLET DE L’OPERA DE LYON, LES LABYRINTHES DU COEUR,

Sunshine

16e BIENNALE DE DANSE DE LYON. Ballet de l’Opéra de Lyon : Heart’s Labyrinth de Jiřì Kyliàn, Sunshine d’Emanuel Gat, How slow the wind de François Chaignaud et Cécilia Bengolea.

Pour le début de la 16e Biennale de la danse, L’opéra de Lyon accueillait ce soir une première remarquable : l’entrée au répertoire du ballet Heart’s Labyrinth de Jiřì Kyliàn et deux créations mondiales : Sunshine d’Emanuel Gat et How slow the wind de François Chaignaud et Cécilia Bengolea.

A l’intérieur de la bonbonnière noire conçue par Jean Nouvel, ces trois pièces s’enchaînent, se confrontent et se répondent au grand bonheur d’un public plus bourgeois que nature. Le parvis de l’Opéra de Lyon est régulièrement occupé par des danseurs de hip-hop qui s’y entraînent et s’y entraident. Il y a vingt ans, Merzouki ou Attou s’y retrouvaient déjà. Mais si ceux-ci sont entrés dans l’institution, le public, lui, marque encore cruellement le clivage des classes en tournant la tête à l’évocation de cette danse de rue qu’est le hip-hop. Rare sont les spectateurs du ballet qui se sont arrêtés, ne serait-ce qu’un instant pour regarder un autre type de danse. Pourtant dans la salle, ce sont bien trois types de danse très différents que l’on nous proposait. Mais, comme il y a deux siècles, beaucoup des spectateurs de l’Opéra sont plus là pour se faire voir que pour ressentir la danse. Les danses. Belles dans leurs différences.

Le rapport à la narration :
Plus la soirée s’avançait, plus la narration se faisait primordiale dans la composition de la pièce. Si Emmanuel Gat ne part jamais d’un message ou d’un questionnement mais bien d’une recherche sur le mouvement, Jiřì Kyliàn, lui, raconte une histoire par le mouvement. Dans Sunshine, les changements bruts et abrupts de lumières éliminent toute envie de recherche d’une histoire, même chez les spectateurs les plus prosaïques. Le refus de costumes qui signifieraient quelque chose, le refus du sens et donc d’une certaine intelligence analytique est une perte pour le spectacle, au bénéfice d’un mécanisme créatif qui est certainement réjouissant à donner.

Le duo Bengolea/Chaignaud réussit lui à rester (il faut dire que la pièce dure à peine douze minutes) sur la corde raide entre explicatif et contemplatif. Les corps racontent très clairement ce temps post-appocalypse où l’on attend de voir si le reflux de la vague ne sera pas plus violent que le Tsunami lui-même. La narration passe aussi par autre chose que le geste : les maquillages si particuliers, presque effrayants, racontent autant que les costumes, inspirés du Ukiyo-é japonnais (on connaît tous l’image de La Grande vague de Konagawa de Hokusaï). La pièce raconte quelque chose de fort : tournoyant, sage et rude comme peuvent l’être les fonds marins.

Le rapport à la musique :
Gat place la chorégraphie à côté de la musique, Bengolea/Chaignaud à l’intérieur, Kyliàn par dessus. Pour le patron du Nederlands Dans Theater, dans la grande tradition de la danse, celle-ci vient illustrer le rythme, l’écriture, la couleur de la partition musicale. Les trois compositeurs choisis (Schœnberg, Webern, Dvořàk) sont l’élément moteur, avec l’argument de la composition corporelle. Côté musical, on saluera Cédric Carlier pour son interprétation très veloutée mais sonore des traits de contrebasse dans le Nocturne de Dvořàk.

How slow the wind est à la fois le titre de l’œuvre de Takemistu et de la pièce, car on sent que les chorégraphes ont voulu se colleter la musique dans sa totalité sans pour autant en faire l’élément moteur de la création. Se tisse tout un réseau de liens et de ressemblances. Si la musique de Takemitsu utilise des accords qui font frotter les notes, le déséquilibre des corps des danseurs se confronte à un esthétisme de l’élégance. Une fois encore, ils font le pari de la complexité, paradoxale, d’être à la fois fidèles à la musique tout en se l’appropriant pour en faire œuvre, pour en faire le réceptacle de leurs fantasmagories personnelles. Ils plongent à l’intérieur de la musique pour l’englober complètement tout en se laissant envahir par elle. Peut-être est-ce une hallucination auditive, mais le son de l’orchestre paraît être beaucoup plus fort.

Le processus de création d’Emanuel Gat est très particulier, assez unique dans le monde de la danse : il crée en parallèle la chorégraphie, les choix musicaux et la lumière. Ce n’est que dans un second temps qu’il vérifie que les trois univers se confrontent dans un résultat a priori intéressant. Élément atypique, il utilise surtout l’orchestre dans une bande enregistrée pendant les répétitions. Les instants musicaux sont surtout solitaires, en amont et en aval de la danse. Même si c’est une façon de détourner la contrainte d’une musique live, les passages enregistrés font résonner le live et l’écho de la musique se confond avec l’écho du geste. En effet, les partitions de Gat sont souvent composées de grands moments de pauses, dans le silence, qui laissent toute sa place à la persistance rétinienne et auditive de ce qui vient de se vivre. Trois façon de partager l’acte créatif entre visuel et auditif pour des résultats très contrastés allant du conformisme au trouble en passant par l’effet d’annonce.

Le rapport à l’individu :
C’est la première fois que Jiřì Kyliàn accepte de transmettre Heart’s Labyrinth en dehors du Nederland Dans Theater. Ce ballet, vieux de trente ans, a été souvent repris à l’intérieur de la maison mais gagne aujourd’hui une certaine immortalité en s’exportant hors ses frontières. Il est donc évident que les artistes se font les passeurs du projet. Ils sont interprètes au sens premier du terme et ne font que transmettre au public un acte de création figé dans le temps.

Au contraire, les deux autres chorégraphes, forts d’une commande pour le ballet mais surtout pour ces interprètes particuliers ont choisi de créer leur pièce en lien très étroit avec les danseurs. Gat leur a proposé des improvisations, demandé des matériaux (d’où le titre, le mot Sunshine revenant régulièrement dans les chansons apportées) afin de nourrir la création.

La pièce du milieu, How slow the wind du duo Bengolea et Chaignaud se fait une fois de plus l’intermédiaire en proposant une oeuvre performative qui prend totalement en compte la corporalité et les capacités techniques (infinies si c’était possible!) de ces danseurs tout en créant une œuvre indépendante qui façonne leurs corps de façon très troublante. Tout comme les changements de proportions dans la sculpture grecque classique, le fait de poser les hommes sur des pointes (et de travailler sur une recherche de l’élévation) modifie sensiblement leur silhouette et leur donne une toute autre image, un tout autre corps.

Trois chorégraphies très différentes, très complémentaires, qui peuvent permettre à tous les publics d’apprécier cette soirée. On pourra remarquer que les propositions d’Emanuel Gat et de Jiřì Kyliàn ont obtenu un certain succès quand la pièce beaucoup plus clivante, beaucoup plus engagée aussi, de François Chaignaud et Cécilia Bengolea a eu droit à des applaudissements assez excessifs dans un sens comme dans l’autre. Le signe du trouble que peut laisser cette proposition palpitante.

Bruno Paternot
envoyé spécial à Lyon

Entrevue d’Emanuel Gat :
https://inferno-magazine.com/2014/07/09/un-entretien-avec-emmanuel-gat/

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Heart's Labyrinth

Ballet de l’Opéra de Lyon – Extrait de « Heart’s Labyrinth » de Jiří Kylián par le NDT :

Le « teaser » de l’Opéra de Lyon :

Visuels : Ballet de l’Opéra de Lyon : 1- Emanuel Gat 2- Chaignaud/Bengolea 3- Kylian / Copyright Ballet de l’Opéra de Lyon/Biennale de Lyon 2014

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