FANNY DE CHAILLE : « LE GROUPE », AU FESTIVAL D’AUTOMNE

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Fanny de Chaillé : Le Groupe, d’après La Lettre de Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal / Centre Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne à Paris / 29 octobre – 2 novembre 2014.

« Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide. » Hugo von Hofmannsthal, La Lettre de Lord Chandos, 1902.

Une enveloppe nous attend sur le plateau de la Grande salle du Centre Pompidou. Elle garde jalousement son secret. Grâce au geste scénographique espiègle et minimaliste de Nadia Lauro, La Lettre de Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal occupe littéralement l’espace, source de potentialités qui va se déplier dans une multitude de possibles. Les mots, sagement rangés à l’intérieur, par piles, vont bientôt voler en éclats.

A quel prix monter aujourd’hui sur scène ? Comment porter et assumer un propos ? Ce sont les questions que semble poser Fanny de Chaillé, en déplaçant le brillant essai de Hugo von Hofmannsthal de la sphère intime vers une multiplicité de voix dans l’espace public. D’entrée de jeu, les acteurs font vœux de renoncement – à incarner un personnage, à occuper le centre de la scène, à construire une narration efficace… Et cette série de renoncements, au bénéfice du groupe, pose les condition d’une prise de parole, frontale, ici et maintenant, en adresse directe.

La metteur en scène s’attèle à décortiquer les attributs du théâtre pour un retour aux fondamentaux. La présence – démultipliée, épaissie, travaillée au plus près des sensations, jusqu’au stade régressif où le corps perd ses repères et l’intérieur et l’extérieur se confondent et deviennent poreux. La voix – en tant que matériau sonore, modulée par répétitions, reformulations, reprises, interventions plurielles qui finissent en brouhaha indéterminée. Sous des apparences ludiques – le public rit, se prend au jeu, attend les rebondissements de micro-situations cocasses – Fanny de Chaillé resitue les enjeux extrêmement actuels d’un essai écrit à l’aube du siècle dernier, décline les relations instables entre la pensée, la parole, le discours et les gestes, active à même le plateau la matière vivante de la langue, les énergies qui la traversent, ses courants souterrains connectés aux pulsions du corps.

Des intuitions d’une terrible justesse rendent palpables des notions complètement abstraites au poids néanmoins considérable, tel l’éclatement du sujet de l’énonciation, diffracté à travers des corps qui ne cachent pas pour autant leurs singularités, telle la crise de la perception, soudainement amplifiée dans l’épaisseur des strates synchronisés dans un même geste. Faisant preuve d’une fine maitrise du rythme, à l’instar d’une partition de musique, Fanny de Chaillé ménage de purs moments de plaisir où l’on se laisse happer par le verbe exquis de Hugo von Hofmannsthal. Au final, la lumière baisse, les acteurs restent immobiles sur le plateau, blocs opaques, repères silencieux, vecteurs d’équations non-linéaires à multiples variables qui relient les mots et les choses. A chacun des spectateurs de reformuler sa confirguration.

Smaranda Olcèse

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Photos Marc Dommage

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