« LE VAISSEAU FANTÔME » : UNE FURA RETENUE A L’OPERA DE LYON

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La Fura Dels Baus : Le Vaisseau Fantôme / Wagner / Opéra de Lyon / du 11 au 26 octobre 2014.

Une Fura retenue à l’Opéra de Lyon

On hésite presque à apporter un bémol au flot de louanges qui a salué la mise en scène du Vaisseau fantôme par la Fura dels Baus, à l’Opéra de Lyon (du 11 au 26 octobre 2014). Certes, le spectacle fut grandiose, les images superbes, mais on n’en attendait pas moins du collectif catalan qui a investi depuis quelques années les grandes scènes lyriques de ses visions baroques et futuristes.

On se souvient par exemple de sa relecture fulgurante du Ring, à Valencia en 2008 (disponible en DVD, C Major Entertainment, 2009). Un renouveau salutaire, comparable à la véritable révolution que Patrice Chéreau avait imposée à Bayreuth, en 1976. L’idée géniale de celui-ci – rompre avec l’univers mythologique wagnérien pour inscrire le récit dans une réalité sociale et historique – avait été exploitée depuis par des quantités de metteurs en scène, jusqu’à saturation. Ce qui avait été une véritable audace inventive était devenu peu à peu un procédé commode, usé jusqu’à la corde. En renouant enfin avec un monde fantastique et onirique, en mobilisant sans compter les techniques de pointe en vidéo et en images de synthèse, associées à des machineries complexes et à des figurants parfois acrobates, la Fura dels Baus avait su alors apporter un grand souffle d’air frais au spectacle wagnérien.

A Lyon, ce souffle est encore perceptible, mais il est comme attiédi. Alex Ollé, qui a dirigé cette mise en scène, n’a pu s’empêcher d’aller chercher une réalité contemporaine pour ancrer son Vaisseau. Il l’a trouvée, nous dit-il, dans le port de Chittagong, sinistre cimetière de bateaux du Bangladesh où des ouvriers misérables dépècent les carcasses dans un milieu hautement pollué. Pourquoi pas, mais qu’apporte vraiment une telle actualisation ? Essentiellement une idée scénographique plus amusante qu’émouvante : le navire rouillé, qui est tout à la fois celui de Daland et celui du Hollandais, est lentement démonté au cours du deuxième acte pour laisser la place à une simple carcasse d’où surgiront les spectres. On se surprend à suivre avec intérêt le lent manège des ouvriers, en oubliant un peu la ballade que chante au même moment Senta à l’avant-scène. Lorsqu’un décalage se produit ainsi entre la partition et la mise en scène, on peut douter de sa pertinence. Heureusement, l’accord est pleinement retrouvé au troisième acte, où la Fura dels Baus déploie toute sa virtuosité dans le mouvement virevoltant des groupes, soutenu par les lumières d’Urs Schönebaum, la vidéo de Franc Aleu, et servi par des chœurs de l’Opéra de Lyon remarquables d’énergie et d’engagement. Les spectres qui envahissent peu à peu le plateau composent alors une image saisissante.

Mais pourquoi faut-il que chanteurs et figurants se déplacent tout au long du spectacle sur une structure gonflable qui ressemble davantage à un voluptueux matelas qu’à une grève désolée ? Là encore, le choix scénographique ne convainc guère car il n’est pas véritablement exploité, et suscite l’interrogation du spectateur. Les projections d’images qui le masquent souvent soutiennent bien plus efficacement le propos, mais elles sont parfois timides, comme si la Fura dels Baus craignait soudain d’en faire trop.

Musicalement, cette production lyonnaise ne prête guère le flanc à la critique. Ce soir-là, malheureusement, on n’a pu apprécier les qualités de Simon Neal (le Hollandais), frappé par les premiers frimas de l’automne, mais sa doublure vocale, Simon Youn, se montra remarquable, pleinement à la hauteur de l’enjeu. Magdalena Anna Hofman campa une Senta énergique, passionnée, et la basse solide de Falk Struckmann un Daland bonhomme et plein d’allant. La voix du ténor Tomislav Muzek était peut-être un peu affectée par le froid et la fatigue, ce qui ne l’empêcha pas de tenir honorablement un rôle plutôt ingrat (Erik). On remarqua enfin la qualité de la mezzo-soprano Eve-Maud Hubeaux (Mary), et le chant clair de Luc Robert (le Pilote).

Quant au chef Kazushi Ono, ses qualités et sa maîtrise du répertoire wagnérien ne sont plus à démontrer. Il conduisit l’orchestre de l’Opéra de Lyon sans innovation marquante mais avec beaucoup de précision et de clarté, faisant particulièrement ressortir l’éclat des cuivres. On peut saluer en outre le choix de donner l’œuvre d’un seul trait, sans entracte, conformément à un souhait du compositeur. On est facilement convaincu enfin par la décision, bien justifiée par Kazuchi Ono, de conserver à la fin de l’opéra le thème de la Rédemption – un ajout postérieur de Wagner à son œuvre de jeunesse – mais de le supprimer à la fin de l’Ouverture afin de préserver l’enchaînement avec le début du premier acte.

Assurément, cette production du Vaisseau fantôme est une belle réussite, tant visuelle que musicale. Elle n’est pourtant pas la plus inspirée des scénographies lyriques de la Fura dels Baus qu’on aimerait inciter à ne pas oublier la folie jubilatoire et la fraîcheur inventive qui ont fait son originalité.

Paul Mogual

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Photos DR / Copyright La Fura dels Baus / Opéra de Lyon

Comments
One Response to “« LE VAISSEAU FANTÔME » : UNE FURA RETENUE A L’OPERA DE LYON”
  1. culturieuse dit :

    Contente d’avoir des nouvelles de la Fura dels Baus que j’ai vu en Suisse il y a longtemps. Ceci avant leur participation à des opéras.

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