NOVART 2014 : DE « MICRO-CLIMATS » A « LA HOGRA », D’INEGALES TURBULENCES

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Festival NOVART 2014  – du 18 nov. au 6 déc. 2014, Bordeaux / « Micro-Climats » du 17 au 28 nov. Bulles en itinérance dans Bordeaux et la CUB / « La Hogra » du vendredi 21 au samedi 29 nov. Théâtre du Port de la Lune (TnBA)

D’un côté une installation tout aussi modeste que singulière, composée de trois fauteuils-boule disposés en triangle, deux pour les spectateurs, un pour les comédiens, constitue l’espace d’écoute. Un écran monté sur pied où sont projetées des vidéos accompagnant la création des textes et destinées au public alentour, privé lui de son, complète le dispositif. Calés dans ces conques et casque aux oreilles, les « écoutants » (quatre au maximum) vont s’entendre chuchoter pendant une durée n’excédant pas quatre minutes, l’un des quatre textes de Micro-Climats dit par deux comédiens munis d’un micro. Les écrits sont le résultat d’une commande passée pour le festival Novart à quatre auteurs bordelais par la directrice artistique, Monique Garcia du Glob Théâtre de Bordeaux, sur le thème Zone de turbulences. Légères installations nomades, ces bulles en itinérance investissent selon les jours cinq lieux différents de la communauté urbaine (Hôpital, Librairie, Théâtres).

De l’autre, une production beaucoup plus ambitieuse et bénéficiant d’un budget en rapport : une chorégraphie, mise en scène et co-écrite par le danseur de hip-hop, bordelais lui aussi, Hamid Ben Mahi et sa compagnie Hors-Série. Sur le grand plateau du Théâtre du Port de la Lune (TnBA), cinq danseurs, comédiens, musiciens vont, une heure un quart durant, raconter au travers du destin d’une famille maghrébine les ferments du printemps arabe de 2011. Les séquences vidéo projetées en toile de fond immergent le spectateur dans les paysages urbains d’un pays du Maghreb. Quant à l’expression arabe qui tient lieu de titre, La Hogra, elle désigne comme le programme de salle nous l’indique, « l’oppression, l’abus de pouvoir, le mépris, l’injustice, l’humiliation (…) une forme d’agression, une atteinte à la dignité de chaque homme ». Thème éminemment digne d’intérêt, tant pour son actualité géographique que son universalité atemporelle.

Et au final, alors que l’on sort bousculé par la qualité des « petits » textes portés par les Micro-Climats, dont la langue exigeante et travaillée a su nous saisir, le grand souffle de La Hogra, si prometteur s’annonçait-il, nous laisse confondus devant tant de platitude en ce qui concerne le texte (co-écrit avec Hédi Tillette de Clermont Tonnerre), cousu de fil blanc et relevant d’une prose vide de toutes inventions, de toute créativité poétique, seules la chorégraphie et la musique sauvant l’ensemble.

La déception est en effet inversement proportionnelle à l’estime que l’on porte à celui qui fut l’an dernier le pilote artistique de la dixième édition Novart et qui nous a tout récemment gratifiés, c’était aussi en 2013, d’un percutant Apache, opéra hip-hop électroacoustique ayant pour fond la poésie mordante et envoûtante d’Alain Bashung. De plus, l’engagement d’Hamid Ben Mahi dans la vie de la Cité, lui qui met son art – le hip-hop revisité – à la disposition d’une vision sociale, en particulier sur la rive droite de la Garonne, force l’adhésion à la personne de cet artiste qui a à cœur de « réfléchir » ses compétences pour les mettre au service de projets culturels à résonances humaines. Mais là, en l’occurrence, la générosité indéniable qui a inspiré La Hogra n’a pas suffi à donner une œuvre convaincante.

Faire revivre, au travers d’une journée ordinaire d’une famille maghrébine, les tensions (subies et agies) qui aboutissent à l’explosion du « printemps arabe » de 2011, telle était l’ambition altruiste du projet. Mais l’art se nourrit-il de bons sentiments ? La réponse étant contenue dans la question, la cible est ratée du fait de la faiblesse patente d’un texte écrit pourtant à deux.

Bien sûr, tous ces personnages, humiliés par un système politico-religieux des plus contraignants, sont touchants… Le père, Lardjam, a sué sang et eau pour construire sa maison et est ulcéré quand il apprend que, par faute d’actes notariés, on va lui saisir ce qui constitue l’objet de toute sa vie. Le frère aîné, Hassan, religieux pratiquant, voit à son grand dam sa famille se détourner des obligations fixées par Le Coran. Le frère cadet, Omar, lui qui pourtant a joué la carte de l’intégration, rage de ne pouvoir obtenir le visa qu’il convoite pour se rendre en Europe, terre promise à ses yeux. La sœur, Nedjma, dotée d’un diplôme universitaire de troisième cycle, elle que l’on va marier à un cousin deux fois plus âgé qu’elle, crie sa révolte de ne pouvoir se voir confier les clés qui lui permettraient de sortir et entrer sans avoir à en demander la permission à ses frères ou à son père. Quant à Kamel, l’oncle artiste et homosexuel, il a dû renoncer à son amour, ce qui ne le préserve aucunement d’être honni par sa famille qui le traite de fou…

La violence sociétale intégrée qui resurgit dans l’intime et contamine les rapports familiaux : le réel qui insiste en chacun… Jusqu’à ce que, suite à une dernière crise familiale sur fond de fumigènes annonçant l’explosion politique de tout un système marqué par l’obscurantisme, le père – dans un happy-end attendu – fasse repentance en clamant qu’au lieu de s’occuper de sa maison, il aurait dû prêter attention à ceux qui y vivaient… Comment ne pourrait-on pas être en accord avec ce scénario qui va dans le droit fil de ce que, humainement, l’on veut entendre ? Sauf que, et c’est là que le bât blesse, c’est que l’on aurait voulu qu’on nous le fasse « entendre » au travers d’une langue qui en soit une et qui ne recourt pas aux clichés rebattus. La forme et le fond ne font qu’un, et à avoir rendu sans saveur la langue, le propos est si affadi qu’il en ressort appauvri et perd pour beaucoup de sa crédibilité.

Heureusement, ce qui atténue « ce ratage » tient dans plusieurs moments percutants de la chorégraphie tel celui où Omar, dépité par le refus de visa qui lui est opposé pour la énième fois, se lance dans un numéro effréné de breakdance où, la tête à l’envers et le corps projeté violemment au sol, il exp(l)ose sa rage dans des mouvements répétés qui font de lui une sorte de pantin désarticulé, évidé de sa conscience de sujet, tombant, rebondissant, et retombant jusqu’à épuisement, ou encore d’un seul mouvement se relevant d’une position couchée jusqu’à retrouver sur ses pieds la stature d’homme debout qu’on lui dénie. De même, Nedjma, qui au travers des mouvements heurtés du hip-hop exprime combien son corps de femme est tout entier traversé par les tensions violentes qu’on lui impose en lui refusant le droit d’être. C’est elle aussi qui prononcera l’un des très rares passages où le texte résonne de manière profonde en criant la souffrance symbolique liée aux clés dont on la prive. A ajouter aussi aux « réussites » de cette Hogra, la musique de Camel, dont la guitare égrène des notes qui disent l’infinie douceur de l’amour interdit qu’il porte en lui et les séquences vidéo qui resituent la petite histoire dans la grande.

Hamid Ben Mahi est sans conteste un chorégraphe de qualité qui sait mettre en valeur ce que les corps ont à dire. Les turbulences du printemps arabe sont là, exposées avec force et pertinence dans les danseurs mis en scène, et n’avaient nul besoin de s’embarrasser d’un texte convenu qui pour le moins affaiblit la portée de l’ensemble.

L’intérêt de Micro-Climats est d’une autre nature. Les textes (publiés aux Ed. Moires, Micro Climats 2.0), dont les sujets sont très différents les uns des autres, nous entraînent vers d’autres zones de turbulences, celles crées par une langue qui ne rabat rien sur l’exigence de dire ce qui travaille à l’intérieur de l’intime. De ce désir partagé avec Monique Garcia, la directrice artistique de ce projet dont la vocation est d’aller à la rencontre de chacun pris dans sa singularité, a résulté quatre nouvelles dont l’originalité tient autant à leur sujet qu’à leur écriture.

72 heures qu’il lui dit adieu de Gianni Gregory Fornet, illustré par David Prudhomme, met en scène un homme et une femme, saisis au stade terminal de leur passion amoureuse. Lui, pour mettre un point final à cette relation qui appartient déjà au passé mais qui continue à embraser l’espace présent, « a écrit les questions qu’elle devrait lui poser ». Et ainsi, « dans l’entrebâillement de la porte, ils se parlent » en se donnant d’abord « du vous »… avant de dériver vers d’autres contrées du langage, beaucoup moins policées et plus chargées d’affects.

Heil Angels de Solenn Denis, illustré par Christian Caillaux, met face à face deux amants « ordinaires ». L’une a pour prénom Eva, l’autre, Adolphe, et alors que le second attend la piqûre qui va le soulager, leur chien, Lincoln est pris lui d’une frénésie qui le pousse « à forniquer la jambe de maman ». Fragments d’un discours amoureux éclaté sur fond d’extraits d’un autre discours, celui-là éructé par un certain Adolf Hitler le 30 janvier 1939 devant le Reichstag.

Fantasma d’Amore de Didier Delahais, illustré par Alfred. Les didascalies du début créent le cadre de ce dérapage verbal entre ces deux-là qui se parlent « sans s’entendre » : « Elle ouvre il clôt. ce texte devrait être dit dans l’urgence, dans un souffle, quitte à se mordre légèrement, avec quelques rares accalmies, pour finir en alunissage ». Depuis que la femme parle à l’homme, et réciproquement, les « parlêtres » sont condamnés à parler, encore parler, toujours parler, sans avoir la moindre chance de se rencontrer, même pas dans la fusion des sexes. C’est là le lieu du malentendu amoureux lacanien : il n’y a pas le phallus, il n’y a pas la femme, il n’y a pas de rapport sexuel. Et « ça » fait causer !

Eté 2014 de Virginie Barreteau, illustré par Régis Lejonc. Là encore, deux voix (c’était la commande), « Celle de la femme est au premier plan. Celle de l’homme agit comme un fond sonore, on en distingue des bribes. » Elle et LUI parlent sans se voir. Elle, la narratrice-auteure, vient d’accoucher de deux petits garçons, et dit sa joie de jeune mère, bonheur percuté par l’absence du père . LUI, son compagnon, est journaliste de guerre et a été envoyé cet été-là au Moyen-Orient. Il dit dans ses reportages les massacres des enfants palestiniens de la bande de Gaza, pilonnée par les F16 de l’aviation israélienne. Sa voix parvient à la femme, comme des éclats atteignant sa chair.

Quatre très courtes histoires, « écrites » dans des zones intimes de turbulences, et dites, ou plutôt chuchotées avec passion et intelligence sensible par deux comédiens, Laetitia Andrieux et Jérôme Thibault, tout aussi convaincants l’un et l’autre que les auteurs qu’ils interprètent.

Cette onzième édition de Novart, dédiée à la création contemporaine dans le spectacle vivant et les arts de la scène, remplit sa mission de promotion de formes artistiques nouvelles au vu de ce focus sur les auteurs-artistes issus de la métropole bordelaise.

Yves Kafka

Visuel : Hamid Ben Mahi « La Hogra » / Novart 2014

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