TRIBUNE : EXHIBIT B., RUINER LA GRANDE FAMILLE DYSFONCTIONNELLE HUMAINE

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TRIBUNE : L’humeur de Yann Ricordel

Exhibit B : ruiner la grande famille dysfonctionnelle humaine

« Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (et il y a de bonnes raisons à cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature […]. Ainsi une industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude, Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : « puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), alors l’art c’est la photographie. A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un Seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. » Charles Baudelaire, « Salon de 1859 »

Comme le suggère ici Baudelaire, il est arrivé un moment dans l’histoire des représentations où rendre compte des faits par le récit, dans le dialogue par le langage naturel n’a plus suffi, et où l’on a eu besoin de toujours plus de positivisme historique et de son pendant le scientisme idéologique pour rendre compte des faits. Comme l’a dit Roland Barthes concernant l’antiquité de la science historique, on s’en remettait à une époque à la bonne foi d’un interlocuteur qui était notre égal en matière de relation des faits (on n’avait pas besoin de journalistes), et c’est ainsi par accumulation d’approximation dans la transmission que se construisait les mythes. L’un des aspects de la modernité est sans doute d’avoir été une peur panique du mythe, de l’inconnu, qui se perpétue aujourd‘hui, dans nos société hygiénistes, sécuritaires, paranoïaques. Il a alors fallu toujours plus de science inféodée à la technique pour tout voir, tout savoir.

Exhibit B fait partie de ces « coups d’éclat » de l’ « art contemporain » tellement idiots dans leur conformité à une unique petite idée, à un unique petit « concept » (comme disent les « créatifs » de la télévision) qu’il n’est nul besoin de se déplacer pour la voir : quelques descriptions écrites, quelques images suffisent. Alors que pour Walter Benjamin l’instantané photographique a ruiné l’ « aura » par une abolition de la distance à la fois spatiale et temporelle, la photographie n’est plus assez immédiate, plus assez tactile pour établir une stérile « esthétique du choc » : il faut dévoyer le théâtre, l’art de l’acteur en des tableaux vivants pour prendre le spectateur (entendez : le promeneur de la société du spectacle debordienne) à la gorge, pour le culpabiliser encore, pour le choquer, lui enlever les mots de la bouche, pour le déposséder de son sens critique et de ses facultés de raisonnement afin de s’assurer qu’il ne soit plus vraiment choqué par rien et ainsi faire prospérer son « petit commerce du sensationnalisme »…

On peut historiquement opposer Exhibit B, dont la seule finalité est de créer le scandale (encore une fois, ça n’est ni la première ni la dernière) à The Family of Man d’Edward Steichen, qui par les moyens d’une immense exposition de photographies, 503 images par 273 photographes partis à travers le monde dresser un « portrait de l’humanité », a voulu réconcilier une « communauté humaine » meurtrie de l’après seconde guerre mondiale. Dans un cas comme dans l’autre, les moyens sont stériles et tout à fait artificiels et on manque nécessairement son but : d’un côté ce que Susan Sontag a nommé un « évangélisme photographique », qui dans son objectivisme obsessionnel se sépare de la réalité au moment même où elle croit la posséder, de l’autre des tableaux vivants qui sont comme un stade ultime du littéralisme (lire à ce sujet ma tribune, sur ce même site, « La criminalité au service de l’ « art contemporain » » : il ne manquerait plus qu’on tue des gens sous nos yeux, le spectacle serait alors totalement satisfaisant). Qu’on m’accuse de démagogie : si de récentes attaques contre l’art contemporain me paraissent nettement exagérées, je trouve dans le cas présent tout à fait sain que le « public », qui, qu’on le veuille ou non, sera toujours une chose diverse, non univoque, ne veuille pas s’en laisser compter, ne veuille pas tout recevoir au nom de l’ « art » (et il faut en rappeler un aspect étymologique d’ « habileté » au sens de « ruse »). Dans un cas on prétend rendre l’homme social présent à lui-même alors qu’il l’est déjà (il n’a pas besoin de l’art pour cela : plutôt que de regarder un portrait photographique de votre voisin de pallier, allez donc sonner chez lui pour lui parler !), dans l’autre on neutralise l’inacceptable colonialiste en mithridatisant une foule qui a déjà tout vu, trop vu, qui est déjà au courant des faits et à qu’on veut forcer à voir une preuve factice supplémentaire, au cas où il serait trop bête pour être capable de mener par devers lui une réflexion, une critique de ce qui dans nos société fait dissensus. On a ici l’ultime démonstration qu’au moment-même où l’ « art contemporain », cette invention bureaucratique et marchande des années 80, veut « créer du lien » (je me souviens d’une époque, dans les années 90-2000, où l’on entendait cela partout : « créer du lien » par n’importe quel moyen possible), elle le ruine.

Si l’on veut à la suite d’Edward Steichen comparer l’humanité à une grande famille, non pas cependant sous un jour humaniste mais à caractère dysfonctionnel, on peut dire qu’en le cas présent l’ « art contemporain » empêche ses membres de se rencontrer. Il existe en psychologie clinique une forme de thérapie, la thérapie familiale systémique, où les membres de la famille conflictuelle sont mis en présence pour que, grâce à la médiation du thérapeute qui n’est ni juge ni parti, des choses soient dites, des vérités rétablies, une justice symboliquement rendue, et, peut-être, une paix retrouvée. C’est bien dans le dialogue, qui est échange mais aussi travail sur soi-même, par le dire que se règle le conflit, pas à coup d’images traumatiques, tétanisantes qui précisément signent la fin du dialogue, le délitement irréversible de la famille et du groupe.

Yann Ricordel

Visuel : Exhibit B., copyright Brett Bailey

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