« LIQUIDATION », IMRE KERTESZ / JULIE BROCHEN : PERSONNAGES EN QUÊTE D’ECRITURES

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« Liquidation » / txt Imre Kertész / mes Julie Brochen / TnBA, Bordeaux / 27 au 31 janvier 2015.

S’éprendre d’un roman fleuve qui charrie le destin des hommes après l’impasse de la Shoah pour le porter à la scène revient à vouloir réaliser l’aporie contenue dans le livre du prix Nobel de littérature 2002 : Peut-on dire quelque chose de l’indicible qui ne rende l’horreur encore plus « impensable »? Theodor Adorno ne s’était-il pas lui aussi demandé si après Auschwitz la poésie, en tant que vecteur d’une irrationalité barbare, était encore possible? Julie Brochen, la toute jeune ex-directrice du Théâtre National de Strasbourg, a pris à bras le corps ce livre qui lui est littéralement « tombé sur la tête » pour en extraire un remarquable hymne à la littérature et à la culture, dans le combat, à réitérer sans relâche, contre « l’innommable » (à entendre comme ce qui ne peut être désigné mais aussi ce qui est abject).

Livre gigogne à plusieurs tiroirs, puisque le récit d’Imre Kertész, paru en France en 2004, prend pour titre celui d’une pièce de théâtre, « Liquidation », au centre du procès narratif du roman et dont le personnage principal est lui-même écrivain. Mais aussi écho décalé de la propre histoire de l’auteur qui a été déporté à Auschwitz à l’âge de 15 ans, le mystérieux B. étant né lui dans ce sinistre camp et portant sur sa cuisse le tatouage « B(irkeneau) 1944 ». Quand on sait d’autre part, que l’action transposée sur le plateau commence au moment où, en 1990, le suicide de l’écrivain B., donne lieu à une enquête où son éditeur, Keserü, persuadé que son ami n’a pu disparaître sans laisser le manuscrit témoignant de l’indicible, est au centre de la recherche de cet écrit à jamais perdu, on prend la mesure de la polyphonie de l’œuvre.

Cette intrigue qui mêle de manière complexe le roman et sa pièce de départ (actions situées en 1990), à la transposition théâtrale présente (2015), outre les rebondissements dignes d’un thriller sombre (la quête de l’éditeur – nous sommes là en 1999 – pour tenter de retrouver neuf ans plus tard « le » manuscrit disparu, en croisant la vie affective de son ami écrivain – notamment sa relation à Judit, sa première femme, et à Sara, sa maîtresse – avec ses propres interrogations obstinées, aboutira-t-elle à exhumer de l’oubli ce temps disparu en apportant au temps présent les réponses qui lui manquent si cruellement ?) se livre comme une réflexion philosophique convoquant le genre romanesque et celui du théâtre pour dire « l’après-vivre » (titre d’une autofiction de Serge Doubrovsky). Sans omettre de signaler que « l’horizon d’attente » (Jauss, Pour une esthétique de la réception) de Liquidation, parue après la chute du mur, inscrivant cette somme dans l’économie néo-capitaliste de la Hongrie où les maisons d’édition d’état étaient destinées à être « liquidées », donne de plus une dimension historique au propos.

Ces différentes strates (roman, théâtre, philosophie, histoire ; trois époques) qui se recouvrent les unes les autres, sont présentées dans un décor dont la sobriété à la Hopper le dispute à la rigueur d’évocation : des panneaux coulissants permettent de circuler entre deux lieux (la chambre de B. et la maison d’édition) et libèrent un canapé et d’immenses étagères métalliques – remplies de dossiers manuscrits et de livres – symbolisant tout autant la culture de l’écrit menacé par l’holocauste que les châlits des tristes dortoirs où s’entassaient les prisonniers réduits à leur numéro tatoué et à leur tenue rayée.

La langue se fait elle aussi protéiforme puisque les acteurs profèrent non seulement la parole qui leur appartient directement mais – et dans le même temps – deviennent les récitants qui commentent indirectement leurs actes passés. Grâce à cette distanciation, ils se protègent de toute dérive émotionnelle et nous font de plus goûter la saveur de la langue d’origine. Mais, au-delà du plaisir esthétique procuré par cette écoute d’un langage littéraire élaboré, on peut voir dans ce parti-pris esthétique la métaphore de ce qui survit à l’entreprise d’anéantissement projetée par les camps d’extermination nazis. La culture est ce qui relie l’homme à son humanité et quelle que soit la volonté de certains d’éliminer une partie de celle-ci, elle survit au plan des assassins au travers du langage, irréductible au mécanisme exterminateur.

Le destin de ce manuscrit introuvable se révèle lui-aussi très marqué du côté de la symbolique. On apprendra en effet par Judit, sa première femme, qu’il a bien existé cet écrit, mais que c’est B. en personne qui lui a demandé de le brûler. Ce qu’elle a fait. Ainsi, le personnage qui allait se suicider à la place de sa femme, désespérée de ne pouvoir enfanter (l’enfant, ce serait l’avenir, et celui-ci n’est plus envisageable), va auparavant faire détruire par la crémation – lui qui est né à Auschwitz – cette tentative de dire le dur désir de survivre au travers des mots, même s’il se faisait ce manuscrit, renversement dans son contraire, le chantre d’un art de tuer. Double meurtre mais qui pour autant ne condamne pas le pouvoir du dire puisque, tel Phénix renaissant de ses cendres, sa disparition a tant fait parler que c’est un chœur qui clôturera la pièce comme pour, en unissant les voix, faire entendre la force du verbe à jamais aliénable aux forces de mort à l’œuvre dans le vivant.

Un tourbillon de mots qui rend compte de la nécessité de l’écriture comme viatique à notre humaine condition. Le jour même où on célèbre le soixante-dixième anniversaire de la « libération » du camp d’Auschwitz (27 janvier 1945), Julie Brochen en mettant en scène l’œuvre de celui qui disait que, à l’instar du manuscrit de B., « la valeur de l’humanisme a brûlé avec l’holocauste », s’est fait le brillant écho de ce que l’humanité n’est pas soluble dans la barbarie : grâce à la culture elle perdure, il est vrai contre toute raison.

Yves Kafka

Création le 29 novembre 2013 au Théâtre National de Strasbourg.

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Photos Franck Beloncle

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