IVANOV : LE THEÂTRE POLI DE LUC BONDY

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Ivanov / Tchekhov / mise en scène de Luc Bondy / Théâtre de l’Odéon, Paris / du 29 janvier au 1er mars / durée : 3h20 (entracte).

Présentée comme la pièce événement de ce début d’année, Ivanov scanne la circularité de l’âme humaine et d’une société qui se regarde, n’ayant désormais plus rien à contempler. Ici, Luc Bondy, met en scène l’œuvre noire de Tchekhov autour d’une très belle distribution d’acteurs tout en flottant à la surface des abîmes, dans lesquelles le spectateur aurait justement dû plonger – et s’abimer.

Assis sur un tabouret, recroquevillé sur lui-même, dans la fameuse posture du mélancolique, Ivanov se prend la tête entre les mains. Puis la lourde porte en métal, s’ouvre enfin sur son monde. Le spectateur voit sa maison proprette et impersonnelle, le salon vivant mais insensé de ceux qui deviendront sa belle famille, mais aussi, en filigrane, les méandres du cœur mort du héros. Ici, la dépression individuelle est traitée sous la forme de fresques sociales.

Le plateau mime une architecture étudiée. Les décors ouvrent de grands espaces où tous les personnages se retrouvent, dessinent des lignes de fuite, comme ces tringles mobiles qui s’écartent harmonieusement selon les circonstances. Cependant, la structure ne peut se substituer à la profondeur. Or, le tête-à-tête sublime entre père et fille sur la question du mariage de cette dernière est noyé dans ce format trop large.

La pièce de Luc Bondy, à regret, mise tout sur la distribution. Cependant, le personnage éponyme ne se désarticule pas assez, ne se hait pas assez et surtout ne hait pas assez les autres. Plus encore, on s’enlise alors qu’on aurait aimé une déflagration des âmes ayant désormais frappées le mur. La fatalité du destin de Sacha et d’Ivanov est diluée. Ainsi, au moment où Sacha déambule sur la scène dans sa grande robe de mariée, on voit l’artifice du jeu des acteurs qui atténue la puissance du texte.

Puis, on entend cette phrase, répétée par tous les personnages, qui revient comme une rengaine : « on s’ennuie ». Pourtant, le spectacle ne nous ennuie même pas. En d’autres termes, le metteur en scène ne joue pas sur l’étirement de la temporalité qui aurait pu créer un sentiment chez le spectateur comparable à ce que vivent les personnages. Mais ici, on reste à la surface de l’ennui.

Or, affronter le rien, comme ce que prétend vivre Ivanov, c’est déjà affronter quelque chose1. Ce rien nous écraserait, certes, mais il serait porteur d’espoir. Et devant ce théâtre poli qui gomme les aspérités et les vibrations du texte de Tchekhov, le spectateur reste de marbre.

Lou Villand

1 – Le mot « rien » vient du latin « res » qui veut dire « chose »

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photos de répétitions © Thierry Depagne

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