« SAGA », JONATHAN CAPDEVIELLE, CENTRE POMPIDOU

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Jonathan Capdevielle : Saga / Centre Pompidou / 5 – 7 mars 2015.

Suivre la RN 117, bifurquer sur des chemins tortueux qui sillonnent les contreforts des Pyrénées, goûter à la sonorité méridionale des noms des différentes communes et lieux-dits rencontrés sur cette route qui mène inexorablement vers l’enfance. Le plateau de la Grande Salle du Centre Pompidou est plongé dans l’obscurité. Des phrases viennent s’inscrire sur une paroi, tributaires d’un système d’exploitation aux résonances antédiluviennes, Basic1.1. La langue fourche, le parler prend le dessus, les mots giclent, puis sont ravalés par un tapotement précipité de la touche qui les efface. Ils nourrissent inlassablement l’imaginaire.

Les variantes prolifèrent. Est-ce la mémoire qui joue des tours ou bien le travail de la fiction déjà en train de s’opérer ? D’abord une respiration lointaine, la voix monte et s’affranchit assez vite de l’écrit. Plusieurs fils s’entretissent, les souvenirs viennent s’entrechoquer, que nous suivions les virées sauvages de la Mercedes 280 verte métallisée, sous les auspices de Kim Wilde, vers la plage de Hendaye ou l’égorgement d’un veau dont des morceaux de viande sont arrachés à mains nues.

Toute histoire est avant tout une affaire de rythme. Les ingrédients de celle-ci naviguent entre le prosaïque et le fantasque. Chaque mot est amplifié par la cage de la scène vide, avant de se heurter à cette masse aveugle et opaque, informe, au centre du plateau, qui renvoie de manière inattendue les échos lointains des fabuleux banquets franco-hispano-arabo-gintans, des enterrements et autres fêtes foraines. Les voix se mélangent déjà dans une écriture polyphonique qui nourrira l’ensemble de la pièce.

Le titre assume d’entrée de jeu cette forme épique prête à tout moment à prendre des proportions d’une mythologie personnelle, tout en faisant gaiement allégeance aux canons d’un feuilleton populaire. Des épisodes fantasmagoriques se succèdent, parfois diffractés selon des points de vue distincts. Le réel déborde les souvenirs et s’incarne dans des apparitions saisissantes, vraisemblable et loufoque à la fois. L’histoire médiévale, les attractions en tous genres, les figurants dans des centres d’art et leurs crampes musculaires, les esprits censés donner les numéros gagnants au loto, le copain gay, la drogue, le sida, la Reine d’Angleterre et le Bimbo, boîte de nuit du même nom – tout un caléidoscope d’images ravivées, intensifiées par Jonathan Capdevielle et ses comparses, à poil ou dans des peaux d’ours, en hauts léopard et paillettes, en santiags ou sous des perruques.

Elle est touffue cette Saga et le metteur en scène semble prendre un malin plaisir à jouer sur les longueurs. Il se laisse emporter par la volonté d’y mettre beaucoup de choses, nous perd parfois dans la kyrielle de personnages. Il arrive néanmoins à nous faire partager quelque chose de ce sentiment de désarroi résigné qui vire à la complaisance que l’on peut avoir en écoutant un proche qui ressasse inlassablement une même histoire que l’on connaît déjà.

Un habile jeu de « je » nous entraine dans sa harangue. Certaines allusions méta- textuelles entretiennent l’incertitude et le mystère. Le plateau est par moments comme sous l’emprise de ces esprits capricieux qui avaient pris l’habitude de visiter le manoir familial, entre les interférences dans les micros, à tel point que toute une séquence est performée a capela, et cet écran qui au final refuse de descendre complètement, comme une voile tordue, déboussolée, gardant jalousement d’autres souvenirs dans ses plis. Jonathan Capdevielle activait déjà dans son prodigieux solo Adishatz un mouvement de va et vient où fascination, horreur et nostalgie se fondaient dans un sentiment ineffable et où la volonté de s’y arracher l’amenait étonnement plus proche encore des souches. Cet espace-temps mythique de la construction individuelle semble loin d’être épuisé.

Smaranda Olcèse

D’autres dates : 14 – 17 avril à la Maison des Arts de Créteil

saga

photos @ Hervé Veronese

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