TARIQ TEGUIA, « REVOLUTION ZENDJ »

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CINEMA : Tarik Teguia « Revolution Zendj ».

En ce moment dans les salles de cinéma, Revolution Zendj, le nouveau film de Tariq Teguia, sorti après une rétrospective de l’ensemble de ses films au Centre Pompidou, a été écrit bien avant les premiers événements du Printemps arabe, et a été tourné juste avant les premières manifestations. Après Rome plutôt que vous, sur l’Algérie en guerre civile des années 1990, puis Inland, sur la renaissance d’une Algérie plus contemporaine vue « au coeur du coeur du pays » dans les steppes, Revolution Zendj questionne l’Algérie d’aujourd’hui dans ses relations politiques aux pays de la Méditerranée, au Moyen Orient, au Liban, en Palestine et en Irak, mais aussi, en Grèce. Filmé avec une caméra vidéo semi-professionnelle, comme Inland, cette dernière oeuvre de Tariq Teguia est tout autant un manifeste politique qu’un manifeste visuel.

La Méditerranée, de l’Algérie à la Grèce, du Liban à l’Irak
Dans ce dernier film, un journaliste d’un quotidien algérien, Ibn Battûta, du nom d’un célèbre explorateur et poète marocain, est envoyé au Liban. Cependant, ce journaliste n’a qu’une chose en tête : partir sur les traces de la révolution Zendj du IXe siècle dans la région de Bassora. Portée par des esclaves noirs avec le prophète Ali ibn Muhammad, cette insurrection a finalement été écrasée par le califat. De cette révolte méprisée par la tradition musulmane, Ibn Battûta en cherche la persistance et les échos dans le monde arabe d’aujourd’hui. Arrivé au Liban, Ibn Battûta croise Nahla, une jeune grecque d’origine palestinienne sur les pas de son père, un ancien militant exilé. Nahla est chargée par des anarchistes grecs de convoyer de l’argent à un groupe de militants palestiniens. Ibn Battûta et Nahla tombent amoureux puis se séparent lorsqu’il part pour Bassora en Irak et qu’elle aide un jeune Palestinien, Rami, à s’évader en Grèce. Parallèlement, des entrepreneurs américains sont sur le point de bâtir un immense parc d’attraction dans le désert irakien. Mais d’autres Amériques traversent ce film de Tariq Teguia qui montre la jeunesse grecque anarchiste dans la rue… Ou récitant les répliques d’une pièce de Michel Butor, le texte Mobile : Étude pour une représentation des États-Unis.

Lutte révolutionnaire et conservatismes
Tariq Teguia fait tomber les masques des différentes révolutions en cours dans le monde arabe qui ont en réalité tous les traits du conservatisme. C’est d’abord, dans une banlieue d’Alger, celle d’une bande de jeunes islamistes insurgés qui rejettent l’heritage des Zendj que Tariq Teguia épingle. Celle, libérale, de ces investisseurs américains en Irak qui financent un parc de divertissement en faisant table rase de tout passé est aussi rapidement l’objet d’une satire corrosive. Enfin, Tariq Teguia n’épargne pas non plus la rédaction d’un quotidien algérien avec une critique en bonne et due forme du traitement de l’actualité sans stratification par les journalistes. Et le Liban est aussi dépeint comme l’échec des luttes passées. D’où, dans ce film, la prédominance de cette question nietzschéenne du caractère actuel ou inactuel la lutte. Quant à elle, la révolte anarchiste grecque, telle que Tariq Teguia la montre, a tous les visages du situationnisme, et fait écho ici peut-être, dans son assujettissement au marché européen, à la révolution Zendj. La rencontre de ces deux modèles de soulèvement annihile ainsi les frontières entre les pays méditerranéens et coexistent ainsi d’une belle manière. Et il s’agit aussi pour Tariq Teguia de souligner le lien des manifestations grecques ainsi filmées aux luttes émancipatrices du monde arabe.

Géographie de la parole et des images
Dans ce film, la parole aussi poetique que politique redéfinit toutes les frontières et redessine les cartes, peut-être de manière utopique, là où l’ennemi demeure partout le même, le conservatisme libéral ou culturel. Et dans le même sens, le travail sur l’image et les cadrages n’est jamais le même au cours du film. Il révèle des visions en tension, jamais identiques, d’Alger à Beyrouth, du désert irakien à la Grèce. L’image oppose aussi par son style les protagonistes du film, en particulier les entrepreneurs américains au trio Nahla, Ibn Battûta, et Rami, à une jeunesse grecque désirante et déjà insurgée, prise sur le vif. Tariq Teguia puise ainsi dans de nombreux répertoires cinématographiques, le burlesque, ou encore la Nouvelle Vague, ou l’improvisation, créant une profondeur, une sédimentation des séquences entre elles, avec des paysages envoûtants, qui mènent avec le retour de Nahla en Grèce aux scènes de manifestations filmées dans le pays.

Le visage de la Revolution Zedj
Et l’histoire Zendj, dont Ibn Battûta cherche le visage absent, et dont il ne trouve finalement aucune trace dans le marais de Bassora, opère effectivement comme le révélateur dans cette stratification du visage politique de la necessite de la lutte, en vue d’une révolution toujours a venir.

Juliette Soulez

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