MANDELSTAM A VIE : RENCONTRE AVEC L’AUTEUR DE « REPETITION »

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Mandelstam à vie. Rencontre avec l’auteur de « Répétition ». « Répétition » de Pascal Rambert a été donné du 12 décembre au 17 janvier 2015 au Théâtre de Gennevilliers.

Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J’ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte –on tue des gens parce qu’ils en lisent, parce qu’ils en écrivent… (Ossip Mandelstam)

Inferno : Pouvez-vous nous parler au travers de « Répétition » de votre travail sur la phrase ?

Pascal Rambert : Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, est la phrase, je l’avoue. Je n’ai pas honte de dire que mon travail c’est la phrase. Cette phrase on peut la détester, la haïr, dire qu’elle n’est rien, vide. Certains le pensent, d’ailleurs d’autres au contraire trouvent matière à rentrer dedans et à en être nourri. Je travaille énormément ma phrase pour qu’elle soit la matérialisation d’une visibilité de l’oralité. Elle se donne comme tache essentielle la visibilité de ce que nous entendons. Elle s’inscrit temporairement sur du papier avec une visée très différente de celle des romans. Cette phrase cherche une incorporation à l’intérieur de quelqu’un qui n’est pas moi. L’acteur s’approprie totalement cette chose immatérielle. Je l’ai d’abord entendue puis retranscrite, à l’intérieur de ce spécialiste du langage qui est l’acteur.

J’ai réussi à accepter cette idée, ma pensée traque inlassablement une phrase. Cette phrase-là c’est la même. Elle n’a pas de ponctuation, elle existe en moi depuis que j’ai 13 ans, depuis que j’écris. Je peux imaginer qu’en collant bout à bout toutes les phrases de Clôture de l’amour avec « Répétition », mais aussi les pièces d’avant, cela ressemblerait à un train ininterrompu. Et si je voulais me définir plutôt que dire : « je suis né en 1962, je suis français, je mesure 1m72 et j’ai les yeux bleus », ma carte d’identité ce pourrait être cette phrase-là.

Inferno : Au sein de « Répétition » deux figures se croisent, inlassablement, Staline et Mandelstam. Tous deux partagent un amour de la poésie. Or, reste que l’un est devenu un dictateur et l’autre un martyr, un poète au sens fort du terme. Comment expliquer vous cet antagonisme devant l’histoire et la poésie ?

Pascal Rambert : Cette phrase : « les mauvais poètes font de bons bourreaux », traverse la pièce. Avec ma fiancée, nous sommes partis en Géorgie. Je voulais voir la ville où était né Staline, je voulais voir Gori. J’ai lu toutes les biographies de Staline, au passage celle de Montefior est remarquable. Elle revient sur la jeunesse de Staline, son enfance, ses rapports avec son père qui le battait, sa mère qui le sur-aimé.

Le livre s’achève sur son ascension à la quête du partie communiste en Union soviétique. Je me suis passionné pour la vie de ce dictateur, je travaillais aussi en Russie, ainsi il y avait beaucoup d’échos avec sa vie. En Géorgie, il existe une tradition très forte du poème présente notamment lors de repas qui dure le week-end entier. On commence le samedi à midi pour finir le dimanche dans la nuit. On mange, boit, fume, chante, récite des poèmes avec une énergie géorgienne et des plats provenant de l’une des cuisines les meilleures au monde. Il existe une tradition de la poésie comme cela en Iran en Azerbaïdjan, Arménie.

Au fond, d’apprendre que Staline écrit des poèmes pendant sa jeunesse ne m’a pas étonné. Ce sont des poèmes dont on n’a pas envie de lire une ligne. Ce sont des poèmes comme ceux que peut écrire un homme d’État ; mais reste qu’il a souvent aidé Mandelstam : il a temporisé jusqu’à ce qu’il l’envoie au Goulag.

Je n’ai pas assez de mots pour qualifier la puissance de feu de Mandelstam. Lorsque j’ai découvert cela en Russie, j’ai tremblé, comme lorsqu’on lit Rimbaud tout jeune. Là-dessus, pour comprendre le contexte politique de ces deux figures, la lecture de  » La fin de l’homme rouge » de Svetlana Alexievitch fut pour moi primordiale.

Mais enfin qui est-ce qui s’intéresse aujourd’hui à Staline, hormis les historiens ? Il n’est rien en regard de la poésie. Celui qui va s’ouvrir comme un magnolia à l’arrivée du printemps c’est Mandelstam. Tous ses textes ont été ingurgités. Mandelstam a appris ses textes, car si l’on trouvait ses poèmes soit il était enfermé, soit emprisonné. Il est envoyé en Sibérie comme cela est décrit dans  » Mandelstam, Mon temps mon fauve, une biographie » de Ralph Dutli.

Ce que je trouve merveilleux tient dans la force de la poésie. In fine s’il existe un homme qui va rester dans l’histoire ce sera Mandelstam. Ça ne sera pas Staline alors qu’on aurait pu penser le contraire. Qu’est-ce que c’est la poésie ? Quelle est cette folie qui fait que l’on met quatre mois pour écrire un poème, toujours en l’éructant.

Je pense à mon ami Julien Blaine : Il devait y avoir aussi chez Mandelstam de la poésie dite.

Inferno : Selon vous quel pouvoir a la poésie sur le monde ?

Pascal Rambert : J’ai cru que la poésie pouvait sauver le monde, notamment lorsque j’étudiais la philosophie à l’université et je me suis construit avec cette idée. Je me suis construit grâce à la certitude que le pouvoir n’avait aucune importance. Le vrai pouvoir c’est celui de Mandelstam, le pouvoir de la phrase, de la langue, elle transforme le monde, le modifie. Voilà en quoi je crois ! Maintenant je peux mourir avec cette croyance. Là-dessus jusqu’à ma mort je ne changerai pas. Je crois en la puissance du verbe, sa capacité à fendre le réel.

Certes à la fin de « Répétition », ils tombent, mais ils se relèvent. Ils vont jusqu’au bout de quelque chose. La parole épuise le corps. Le corps se relève et la vie demeure.

Inferno : Qu’est ce qui vous a amené avec « Répétition » à puiser également du côté de la mythologie, de l’art pictural ?

Pascal Rambert : J’adore faire des descriptions de tableaux. J’ai beaucoup lu Daniel Arasse. Hier, je suis allé voir Bonnard au Musée d’Orsay. Je remarque les gens, ils se promènent souvent avec des audioguides, cela casse l’expérience. Je préfère me les décrire à moi-même ces tableaux qui m’émerveillent. Suzanne et les vieillards de Titien est une toile que j’apprécie particulièrement. Ce que j’aime dans ce tableau est la concupiscence. J’aime cette idée : le monde est fondé sur le désir. J’adore cette idée mythologique des jeunes garçons, jeunes filles qui se baignent. Il y a un faune, un satyre, Zeus. Ils sont là et le monde est bâti sur ce mot très beau en anglais : to peer, en français on peut traduire ce mot par darder. D’ailleurs Mallarmé emploie beaucoup le verbe darder, c’est-à-dire regarder avec intensité. C’est un peu dix neuvième siècle darder ( rires). Je suis en train d’écrire une nouvelle pièce, je l’utilise pas mal ce mot. On dit les rayons du soleil dardent. Le mot dardé est resté dans les rayons du soleil. Mallarmé l’utilise avec tous les satyres, l’usage de ce mot est sublime dans L’Après-midi d’un faune.

Propos recueillis par Quentin Margne.

Crédit photo : Marc Domage

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