BIENNALE DE VENISE : LES PAVILLONS NATIONAUX AUX GIARDINI

suisse

Envoyée spéciale à Venise.
56e BIENNALE DE VENISE : Les Pavillons nationaux aux Giardini / 9 mai – 22 novembre 2015.

Jeux structuraux et expériences conceptuelles et corporelles : les pavillons nationaux aux Giardini

Une tendance passionnante se laisse appréhender à travers les différents projets des pavillons nationaux des Giardini, que ce soit la Suisse, l’Autriche, la France, l’Uruguay, la Russie, le Tuvalu ou encore le Pavillon Nordique. Certes, le concept est à chaque fois singulier et particulièrement en cohérence avec le travail d’ensemble de l’artiste en charge de chaque pavillon. Mais force est de constater qu’il s’agit néanmoins de propositions qui jouent avec l’architecture des espaces, convoquent l’environnement sonore, les éléments atmosphériques, la lumière du jour ou des nuances finement étudiées, des rapports d’échelle et le parcours des visiteurs pour des expériences corporelles immersives qui activent l’ensemble des sens et invitent à un investissement de la durée.

Le modèle des pavillons nationaux et les composantes géopolitiques des idéologies qui le sous-tendent a été largement discuté et critiqué ces dernières années. Des initiatives vouées à le contourner ont vu le jour, notamment l’échange entre la France et l’Allemagne pour la 55ème Biennale. Il semblerait que la nouvelle édition nous permette d’assister à différentes manières de se recentrer sur le genius loci, l’histoire des bâtiments et leur structure en termes de volumes, de rapports intérieur-extérieur et de circulations.

La proposition autrichienne peut paraître ainsi la plus radicale. Heimo Zobering a pleinement investi l’architecture du pavillon construit en 1934. Un monolithe noir semble flotter sous le plafond qui masque les arches voutées et modifie les axes visuels. Une autre construction lui répond au sol qui égalise les différents niveaux du plancher. Il s’agit pour l’artiste de rendre invisible des éléments architecturaux liés à une période historique bien particulière et de poursuivre une réflexion sur les différentes façons d’inscrire la présence humaine dans l’espace. Quant au patio du pavillon, il a été dessiné par les architectes paysagistes Auböck et Karasz. Cet environnement végétal s’inscrit dans la continuité de la Biennale d’architecture de 2014 qui imaginait un rassemblement d’arbres de différentes essences, Gathering of the Trees.

Des arbres encore gravitent au centre et dans la proximité du pavillon français. Céleste Boursier-Mougenot les a littéralement mis en mouvement. L’espace ouvert, volontairement offert aux éléments atmosphériques, la durée longue, la pulsation vitale travaillée de manière à tisser un environnement sonore, sont les principaux éléments de cette chorégraphie animiste. L’artiste assume une veine d’inspiration romantique, ainsi que des références au Theater for Eternal Music de La Monte Young. Son installation accueillante, généreuse, avec ses marges où les visiteurs peuvent s’allonger et s’immerger dans les processus de production du son, invite à la rêverie.

Camille Norment transforme à son tour le pavillon nordique dans une puissante et subtile boite à musique. L’artiste américaine basée à Oslo multiplie les cadres et les angles de vue, brouille les cloisons de l’espace, installe une inquiétante porosité entre l’intérieur et l’extérieur. Les membranes en verre deviennent vibratiles, entrent en résonance avec les sonorités éthérées d’un orgue de verre, instrument auquel on a accordé au fil du temps des vertus thérapeutiques avant de le bannir pour ses prétendus effets de stimulation de comportement hystériques féminins. Le ravissement, Rapture, finement orchestré par Camille Norment, explore les relations entre le corps et le son à travers une ensemble de stimuli visuels et proprioceptifs, liés à l’architecture, aux harmonies et aux dissonances.

Des odeurs — à la fois étranges et familières qui peuvent rappeler à un moment donné par leur insistance la peau des nourrissons — des hormones et même des bactéries entrent en ligne de mire dans le travail de Pamela Rozenkrank. L’artiste a imaginé une intervention radicale qui détourne la fonctionnalité des espaces du pavillon suisse. A peu près un quart du volume du white cube est rempli d’un liquide couleur chair, qui peut faire écho aux représentations de l’incarnat à l’époque de la Renaissance, toute en puisant sa consistance laiteuse dans les derniers développement des industries pharmaceutique et cosmétique, de plus en plus portées vers la commercialisation des produits miracle. Les nuances gardent quelque chose d’acide, synthétique, qui pourrait expliquer pourquoi l’effet placebo escompté se laisse attendre.

Un jeu de couleurs, rouge et vert vif prolifère sur les murs de l’un des espaces du pavillon russe, Pavillon Vert, tel que l’imagine Irina Nakhova qui met ainsi en tension la révolution soviétique et la période d’ouverture, la perestrojka. L’artiste, qui s’est affirmée dès les années 80 par ses Chambres, installations en appartement, essayant de déjouer les contraintes et la censure du système, rappelle que l’architecte de ce bâtiment a également construit le mausolée de Lénine. Irina Nakhova transforme l’une des pièces principales du pavillon en chambre noire, activée par un obturateur qui laisse filtrer de manière rythmique la lumière du jour, et dévoile au regard des visiteurs une installation qui rend hommage à Malevich et à son fameux Carré noir.

Le pavillon de l’Uruguay se laisse appréhender en tant que white cube et il faut s’approcher des murs pour distinguer les interventions discrètes et systématiques de Marco Maggi. Des dessins et des collages en papier se répandent en constellations sur les surfaces. Un passionnant jeu d’échelles est à l’œuvre entre le détail, le très petit et la vue aérienne et cartographique, ainsi qu’entre le volume vide et la dense prolifération des dessins et sédiments sur la peau de l’espace.

Du côté de l’Arsenale, le pavillon du Tuvalu nous plonge dans une chaleur moite. Un léger brouillard tiède sature l’espace, en suspension au dessus des plans d’eau turquoise qui évoquent la magnifique lagune et les conditions géo-climatiques du petit archipel du Pacifique. L’artiste taïwanais Vincent Huang imagine le premier pavillon flottant de l’histoire de la vénérable biennale et nous invite à une traversée : sous nos pas le ponton en bois s’enfonce vaguement et l’eau monte, aqua alta de l’hémisphère boréale qui menace, du fait du réchauffement climatique, de ne plus se retirer et d’engloutir à jamais ces iles perdues dans l’océan.

Smaranda Olcèse
à Venise

nordique

tuvalu_vincent_huang

visuels : Les pavillons Suisse, Nordique, du Tuvalu

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