« TAKE ME (I’M YOURS) » : DU RE-ENACTMENT AU PLAISIR DE DECEVOIR

BOLTANSKI

Take me (I’m yours) / commissariat : Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist, Chiara Parisi / Monnaie de Paris / 16 septembre – 8 novembre 2015.

Un arbre à vœux dans l’escalier d’honneur. Un sac en papier, à l’arrivée. Des vêtements à emporter, un distributeur automatique, des posters, des badges, des bonbons bleus, des cartes postales, des journaux, un photomaton, des capsules d’air… Telles sont les œuvres présentées à la Monnaie de Paris sous le commissariat de Christian Boltanski et de Hans Ulrich Obrist (HUO), rejoints, pour cette deuxième édition, par Chiara Parisi, directrice des programmes culturels de l’institution. Autant d’objets soumis à l’épreuve de la valeur d’échange, aux notions de troc et de don, de flux et de marchandises, dont la manufacture redouble la dimension économique et fétichiste.

Dans la lignée des expositions d’exposition se pratiquant de plus en plus souvent, Take me (I’m yours) est une reprise, le re-enactment de celle présentée vingt années plus tôt à la Serpentine Gallery de Londres. Réactualisée dans ce haut lieu des échanges monétaires, l’exposition déploie de manière plus littérale encore ses concepts de dissémination dans l’espace public – comme les pièces de monnaies –, d’unicité et de reproductibilité, de participation et de partage. L’enjeu était à l’époque de renverser les interdictions : il fallait toucher les œuvres, s’en emparer, se les approprier. Bref participer à une expérience esthétique de consommation de l’art, une consommation qui ne détruirait pas la chose, mais la destinerait à de nouveaux usages. Étaient abordées les problématiques de l’accessibilité et du décloisonnement des champs de l’art, les modes de circulation des œuvres, de même que la dimension ludique et interactive d’un tel évènement. De par son originalité, ses concepts, la qualité de ses artistes, l’exposition fut sans conteste un véritable succès.

Mais tandis que ce geste iconoclaste assura la renommée de HUO au milieu des années 90, qu’apporte-t-il à l’heure du post-Internet, du share généralisé, des reteewts, des reposts et des hashtags ; à l’heure où le marché de l’art contemporain, encore balbutiant à l’époque, a définitivement explosé, où les propositions curatoriales flirtent toujours davantage avec la jouabilité de l’art, son caractère populaire ?

Certes l’actuelle exposition ajoute à la première génération, un casting d’artistes tout aussi prestigieux. Citons pêle-mêle Bertrand Lavier, Yoko Ono, Philippe Parreno, Wolfgang Tilmans, Rirkrit Tiravanija, Danh Vo et bien d’autres ayant pris, comme Angelika Markul, conscience de nouvelles formes de croisement entre croyances irrationnelles et rationalités technologiques à l’image de son imprimante 3D réalisant des « os du bonheur ». L’exposition intègre également un ensemble d’évènements hors les murs, dans une librairie, à la FIAC ou une promenade pour les chiens autour de la Monnaie, de même qu’un souci d’extension de l’art sur des applications telles que Google ou Instagram. Rejouer, répéter ou refaire une exposition ne saurait en effet être la simple réitération d’un événement ayant fait date, ni sa compulsion de répétition ; elle est une reprise dans le présent et pour le présent. Aussi prend-elle un double risque : celui de créer des attentes, celui de correspondre trop pleinement à l’air du temps. En vingt ans, le public a changé, les modes de réception de l’art ont muté, passent désormais par une chaine de médiations, dont le spectateur se fait lui-même le curateur, à travers une pratique d’archivage, d’indexation et de sélection des « vues d’exposition »[1] sur ses divers réseaux. Visitant Take me à la Monnaie, ce dernier vit une expérience de régression positive, retrouve cette joie infantile d’accumulation de goodies, devient un touriste de masse s’accaparant au plus vite tout ce qui lui tombe sous la main ou, au contraire, dédaignant d’un geste snob les œuvres à disposition.

« Décevoir est un plaisir », écrivait Gilles Deleuze dans Lettre à un critique sévère, en 1973, reprise dans Pourparlers[2]. Mais pour décevoir encore faut-il créer un ensemble de ruptures, contourner les attentes comme les fantasmes que suscite une telle proposition. Nul doute que cette exposition rencontrera le succès escompté et peut déjà se définir comme un cas d’école. Pour autant quelque chose résiste, peut-être le sentiment d’une certaine lassitude, l’envie de court-circuiter l’instrumentalisation de nos affects par le capitalisme culturel plutôt que de le suivre dans ses dérèglements. À moins, tout simplement, que l’audace d’autrefois n’ait perdu de son efficacité à éveiller l’esprit critique en suivant la logique des produits dérivés, la marche à la spéculation plus que la dérive de ses divagations.

Marion Zilio

[1] Ingrid Luquet-Gad, Peut-on écrire l’histoire de l’art à partir d’Instagram ?, lesinrocks.com, publié le 31/08/2015.
[2] Gilles Deleuze, Pourparlers 1972-1990, Paris, Les Éditions de minuit, 2003, p. 19.

felix gonzatez-torres

Visuels : 1- C. Boltanski « Dispersion » / 2- Felix Gonzalez-Torres / Copyright Monnaie de Paris

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