TRIBUNE : AI WEIWEI OU L’USAGE MILITAIRE DE L’ART

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TRIBUNE : Ai Weiwei ou l’usage militaire de l’art par Raja El Fani.

Il faut aller voir avec beaucoup d’attention la grande rétrospective de l’artiste chinois Ai Weiwei qui ouvre au public le 19 septembre à la Royal Academy de Londres, pour comprendre à quoi sert vraiment l’art aujourd’hui.

Théoriquement, et c’est un fait implicite depuis que le gouvernement chinois lui a restitué son passeport, Ai Weiwei a achevé sa carrière d’artiste, sa carrière d’artiste dissident. Un bras de fer avec les autorités chinoises terminé tout juste cet été, a mis un point final à une esthétique jusqu’ici surtout justifiée par la lutte et la contestation politique. Ai Weiwei saura-t-il se rénover ?

C’est la première question que j’ai posée au co-curateur de l’exposition londonienne Tim Marlow : peut-on encore définir Ai Weiwei comme artiste dissident ? Certes, ce ne sera pas facile pour l’artiste de se déshabituer de certains réflexes: arrivé à Londres pour sa consécration, Ai Weiwei n’a pas résisté à l’appel d’un dernier regain d’activisme et a rejoint avec Anish Kapoor la marche de soutien aux réfugiés.

La réponse de Tim Marlow à ma question est avisée et reprend la ligne de la BBC qui a hier décrété dans un article: «Ai Weiwei is a changed man». C’est donc officiel, Ai Weiwei acquitté, blanchi, réhabilité, ne peut plus se retenir tout à fait « dissident » et est présenté désormais comme un artiste en mutation.

Une retraite anticipée, est-ce le prix de la liberté d’Ai Weiwei après une carrière alternant entre la Chine et les Etats-Unis ? Une position toujours en équilibre qui connaît un dénouement à la Royal Academy dans ces antiquités trouvées et achetées en Chine puis modifiées. La recette du ready-made de Duchamp appliquée a des vestiges de l’histoire chinoise laisse perplexe, les célèbres photos d’Ai Weiwei cassant des vases anciens aussi, une image qui aujourd’hui ne fait qu’exalter les récentes destructions de Palmyre par l’ISIS, signe sans doute que l’esthétique d’Ai Weiwei n’est pas une esthétique durable, capable de traverser notre époque.

Dans la même salle, le plus connu des vases d’Ai Weiwei, une urne de la dynastie Han avec imprimé Coca-Cola dessus, trône sur un piédestal : ce qui voudrait être la marque de la globalisation sur l’identité et la tradition chinoises reste au niveau de la provocation et imite tout au plus le Pop Art auquel d’ailleurs les curateurs anglais, d’après leurs déclarations, alignent Ai Weiwei plus volontiers qu’à Duchamp.

L’exposition commence dès le parvis de la Royal Academy avec une grande installation de troncs d’arbres recomposés, une tendance reprise à l’intérieur dans plusieurs travaux avec greffage d’objets chinois plus ou moins anciens.

La salle des grandes maquettes de scènes de prison chinoise où a séjourné Ai Weiwei, (oeuvre intitulée S.A.C.R.E.D*) est la plus lourde de sens, non pas comme on pourrait croire à cause de son impact psychologique garanti, mais pour les informations de nature militaire que ces fidèles reproductions (quasi grandeur nature) constituent. Un réalisme et une véracité qui n’ont tellement pas de justification esthétique ici, qu’on pourrait presque en déduire qu’Ai Weiwei se soit en fait voué à l’espionnage.

Des œuvres aussi explicitement informatives sont de véritables moyens de pression et devraient provoquer un sérieux débat sur l’usage qu’on fait de l’art aujourd’hui. L’art tel qu’il est devenu aujourd’hui a-t-il encore sa place dans les musées ?

Ma deuxième question à Tim Marlow était si Ai Weiwei aurait ou non rendu visite à Assange (encore coincé à l’ambassade de l’Equateur), histoire de comprendre quelle marge de liberté a Ai Weiwei en Angleterre. Tim Marlow a longtemps hésité avant de me dire que ce n’était pas dans l’agenda de l’artiste, mais qu’il le lui aurait demandé. Et la réponse est arrivée hier sur Instagram: un doigt d’honneur viral d’Ai Weiwei et Assange, pour vous servir.

Raja El Fani
à Londres

* montrée à la 55e Biennale de Venise en 2013

AI WEIWEI retrospective / Royal Academy, London / 19 septembre – 13 décembre 2015

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Photos Raja El Fani

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