FESTIVAL NOVART : DU FAUTEUIL DE MUSSET AU CANAPE XXL

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Lorenzaccio / Catherine Marnas / TnBA Bordeaux / du 7 au 9, du 10 au17 et du 20 au 22 octobre / Dans le cadre du festival Novart 2015 (3 au 23 octobre).

Un « Lorenzaccio » déchiré très fin-de-siècle projeté dans les limbes du troisième millénaire

Lorenzaccio, ce drame à lire seul « dans un fauteuil » – écrit en 1833 en pleine dépression post-révolutionnaire par l’auteur de La Confession d’un enfant du siècle alors qu’il avait renoncé au public du théâtre ; qui aurait pu supporter quatre-vingts personnages et trente-six changements de décor ? – se retrouve aujourd’hui projeté dans le canapé XXL mis sur scène et en scène par Catherine Marnas.

Dans une adaptation et une scénographie résolument contemporaines, avec une action resserrée autour du personnage-titre (huit acteurs pour une douzaine de rôles), la belle langue chaloupée d’Alfred de Musset s’en vient à côtoyer la musique rock la plus débridée : la directrice du Théâtre national Bordeaux Aquitaine a en effet totalement misé sur la charge présente de ce texte, dont l’action à l’origine était située à Florence en 1537.

Etayé par une analyse pertinente des similitudes entre la période de Louis Philippe (où, une fois n’est pas coutume, les révolutionnaires de 1830 s’étaient vu confisquer le bénéfice de leurs luttes par la bourgeoisie) et la nôtre (où les espoirs portés par le peuple de gauche en une démocratie plus juste semblent se réduire comme peau de chagrin), le pari tout en apparaissant fort intéressant pouvait laisser perplexe quant au mélange des genres, tant les meilleures intentions ne suffisent pas « pour faire théâtre ».

Eh bien, pour sa deuxième création depuis son arrivée en Aquitaine en janvier 2014 (Lignes de Faille de Nancy Huston, en octobre de l’an dernier), Catherine Marnas peut se réjouir que son pari ait sans conteste fait mouche. En effet, à la différence de Lorenzo qui lui, après avoir jeté « la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre », en est réduit au constat amer de l’échec de son acte, sa « pièce » à elle est tombée du bon côté…

Ironie du jeu (théâtral), au-delà de « l’échec » de son personnage, Vincent Dissez par les fulgurances de ses interprétations, où en lui démon et ange disputent l’un à l’autre la préséance, participe de beaucoup à cette réussite. Il est juste en tous points dans l’incarnation de ce « lendemain d’orgie ambulant qui sourit quelquefois » sans avoir « la force de rire » mais qui avant de devenir ce « modèle titré de la débauche florentine » se souvient avoir « aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque ». L’ambivalence de Lorenzo, moqué en Lorenzaccio, ou encore en Lorenzaccia par tous ceux, quelle qu’en soit la condition, qui ne voient en lui que la pâleur et la débauche qu’il affiche comme on brandit un masque pour mieux se dissimuler, est portée par le comédien à sa quintessence : de rock star débauchée, partageant et se vautrant dans les turpitudes du Duc, il peut l’instant d’après laisser percer sous le vêtement du vice qui lui colle à la peau les élans généreux de ses amours premières mises à nu ou encore sa vulnérabilité attendrissante.

Sur le plateau jonché des fleurs rouges d’un carnaval qui vient de s’achever, le petit jour se lève sur une ville encore chaude des miasmes des orgies. La musique rock se déverse en flots électriques, tel un oxymore voulant souligner que cette avant-scène vouée à la fête ne peut masquer la luxure entraperçue derrière le rideau de lames translucides (comme celles des réserves d’un supermarché, lieu de ce que l’on veut « cacher » au public) séparant de l’arrière plateau où une jeune fille d’à peine quinze ans est livrée par Lorenzo lui-même à la concupiscence du Duc, maître absolu de Florence. Un gigantesque canapé rouge monté sur roulettes (celui de l’immense lupanar que serait le monde ?) trône là et deviendra, au gré des évolutions, le lieu des ébats du Duc et de ses conquêtes, le lieu de son pouvoir ou celui emprunté par Lorenzo, ou encore la chambre de la propre sœur de Lorenzo que ce dernier dit vouloir donner au Duc pour mieux lui tendre un piège mortel.

Les costumes, pour mieux « circuler » aussi dans ce temps hors temps, sont hybrides : des tenues actuelles voisinent avec des perruques et robes renaissance. Servant le propos de Catherine Marnas, ces propositions costumières et de décor sont là pour faire résonner l’écho entre les trois époques mêlées inextricablement dans les mêmes problématiques de corruption et de violence faite aux plus faibles. En effet la Renaissance cruelle, l’époque romantique fin-de-siècle et la rage qu’elle suscite, la nôtre époque, violente et livrée au désenchantement de la perte des illusions émancipatrices, comportent de fortes similitudes qui font de Lorenzaccio, une pièce terriblement actuelle.

Si l’on se mettait à oublier l’effet du pouvoir de corruption sur l’esprit des hommes et sur la servitude volontaire qui en résulte, Lorenzo est là pour nous réveiller de nos illusions, lui qui a perdu ses rêves : « Quand j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus, l’humanité souleva sa robe et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. » La scène remarquable où, confronté à l’idéalisme naïf de Philippe Strozzi, ce patriarche républicain « pur », Lorenzo énonce de manière prémonitoire sa sentence sans appel sur l’indifférence-lâcheté des hommes, résonne cruellement dans notre actualité où le peuple de gauche reste bien sage, bien passif, face à la violence affichée de l’état bourgeois, prompt à « s’indigner » d’une chemise déchirée qui oblitère dans la conscience collective la violence générée par des dirigeants de trusts dénués de toute humanité : « Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre ; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur terre… Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. »

La rage radicale de Lorenzo est salutaire, vitale ; c’est elle qui le fait agir loin des lamentations ou agitations vaines des Strozzi père et fils. En effet s’il a pris « dans un but sublime, une route hideuse », si bien vite le vêtement du vice lui a collé à la peau, et s’il serait prêt maintenant à corrompre jusqu’à sa mère, c’est pour atteindre son but : s’approcher du Duc, Alexandre de Médicis, pour, après lui avoir dérobé sa cotte de mailles, lui trouer la peau avec son stylet et libérer ainsi Florence des griffes de ce tyran débauché qui use et abuse impudemment de son pouvoir pour mettre les femmes dans son lit, pour corrompre, exiler et massacrer tous ceux qui s’opposent à ses moindres caprices. Son malheur à Lorenzo, c’est que si cet acte ultime est le seul qui puisse encore le relier à ses idéaux passés, il arrive trop tard : entre temps il a perdu la foi en les capacités des hommes à se libérer du joug des tyrans. Alors, confronté à un non-sens, il commettra quand même son acte en se livrant ensuite, désarmé, au peuple ingrat.

Conclusion désastreuse de ce désir de libération porté par le « héros » romantique radical qui ne rencontre, après sa déchéance, que l’échec et la mort ? Que nous dit la scène finale – fort réussie dans sa mise en jeu et sa scénographie – de cet échec ?… On assiste à l’intronisation du nouveau maître de Florence, « élu » à l’unanimité, le duc de Côme de Médicis, clone du premier assassiné, qui dans un déluge de paillettes bling bling et de sons électriques s’enflamme pour vanter les valeurs de justice et d’humanité… A ses côtés le Cardinal Cibo, petit sourire satisfait aux lèvres, éminence grise cynique, qui depuis le début manipule les uns et les autres dans l’intention de satisfaire sa foi… en ses intérêts ici-bas.

Alors pérennisation de l’échec de toute révolte ? Ou au contraire révolte suscitée par le cynisme absolu des puissants qui triomphent de manière profondément inique et rendent cet échec impossible à supporter, viscéralement intolérable ?… Le miroir qui nous est tendu par la mise en jeu de cette pièce hors temps, c’est à nous de nous en saisir, ou pas… Ce que l’on peut dire, c’est que cette création de Catherine Marnas au TnBA, création qui s’inscrit dans le cadre du festival Novart 2015, a soulevé la foule réunie dans la Grande Salle Vitez lors de cette première. Quant à parler d’insurrection générale, c’est un autre programme…

Yves Kafka

Catherine Marnas / Photo Pierre Grosbois – TNBA

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