ENTRETIEN : EMMANUEL EGGERMONT

Strange Fruit 2©L’Anthracite

ENTRETIEN : Emmanuel Eggermont, autour de « Strange Fruit », donné les 16 février et 17 février à l’Agora (Studio Bagouet), Monpellier Danse .

« Je fais ce que je dois faire »

Formé au CCN de Roubaix et au CNDC d’Angers, Emmanuel Eggermont est une figure de proue du chorégraphe Raimund Hoghe. Depuis 2007, il joue dans Boléro variations, L’Après-midi, Si je meurs laissez le balcon ouvert, Cantatas et Quartet… On retrouve chez Eggermont ce gout de l’essentiel, pour la nuance (sa compagnie s’appelle Anthracite). En tant que chorégraphe, Il crée T Wall puis Vorspiel : Strange Fruit est son 3e projet. A la demande de l’historien Pierre Schill, il travaille sur des archives de guerre, notamment des photos. Entre deux notes de Billie Holiday, entretien avec le chorégraphe-interprète.

Inferno : La pièce dure 45 minutes, c’est peu ?
emmanuel Eggermont : Les pièces durent le temps qu’elles doivent durer. J’entends juste deux notes de Strange Fruit et ça me glace le sang. Il n’y a pas besoin de trois heures, il y a un chemin direct.

Comment écrivez-vous ?
Je préfère parler de texture, de matière, plutôt que d’écriture, de phrase. J’ai travaillé sur des photos et une photo c’est déjà le grain. La scénographie, les relations du corps avec les objets est une part très importante du travail. Ici se sont des plaques, je ne vais pas dire de quoi elles sont faites parce que j’aime bien que le spectateur se fasse son idée. L’effroi que j’ai eu en regardant ces images peut passer par un rapport à la matière, un rapport aux mots et pas simplement une explication.
Je travaille aussi sur les relations du corps avec le vide. Ce n’est pas le corps qui est intéressant, c’est le vide qu’il y a autour qui lui permet d’exister. Ce sont beaucoup de rapports de matériaux, de sensations.
S’inspirer d’une image, c’est s’inspirer de ce qu’on voit mais c’est aussi s’inspirer du grain, du contexte, du hors champ… Que ce passe-t-il hors champ ? Qu’est ce qui se passe derrière l’appareil photo ? Il y a d’autres couches encore plus éloignées. Il y a le hors champ, il y a le négatif. Je travaille beaucoup sur le négatif, j’inverse les couleurs. Cela permet d’autres lectures.
Avec le corps c’est la même chose. Je travaille sur les matières, sur les présences des corps mais aussi sur ce que ça peut m’inspirer. Rien qu’en écoutant un poème, en l’occurrence Strange Fruit, le corps réagit déjà. Mon travail ne cherche pas à expliquer quelque chose mais à se connecter à 100% à ce que je suis en train de faire. Ce n’est pas moi qui raconte les images, c’est la connexion que vous faites.
Mon travail est un va-et-vient. Dans certains instants, je suis conscient de ce qui est projeté, il y a des images plus ou moins concrètes et d’autres plus abstraites où le spectateur peut projeter ce qu’il a envie de projeter.

C’est un solo et en même temps vous n’êtes pas seul ?
En réalité c’est tout sauf un solo. Il y a mon assistante, mon régisseur son qui sont présents sur scène. Et puis, c’est un travail d’équipe. L’exposition en amont du spectacle est aussi un compte rendu du processus de travail. Il y a une photographe, un compositeur… Là aussi, il y a du champ et du hors-champ.

Quel âge avez-vous ? Je parle de votre âge d’artiste, si tant est que ça veuille dire quelque chose pour vous ?
C’est vraiment quelque chose qui ne fait partie de mon vocabulaire. Quand j’étais en Corée et que j’enseignais, je ne pouvais pas dire mon âge à cause du rapport hiérarchique. Ca ne m’a jamais vraiment intéressé, l’âge.

A quel moment se dit-on chorégraphe ?
J’ai toujours été intéressé par la chorégraphie. Mon parcours reflète ça. Au CNDC, il y a une grande place qui est laissée au travail chorégraphique. J’ai toujours travaillé avec des gens qui laissaient beaucoup de place pour l’interprète et sa personnalité. A un moment, j’ai senti que je voulais faire mes propres pièces.

D’une création à l’autre, est ce que le moteur est toujours le même ?
L’endroit de départ est toujours particulier. Depuis 2010 je suis artiste en résidence de recherche à l’L à Bruxelles parce que le travail de recherche m’intéresse : avoir du temps pour se questionner en profondeur, remettre en question sa pratique, son fonctionnement, remettre en vision sa pratique sans avoir pour but de créer un objet chorégraphique fini. A un moment donné on décide de rentrer en production. C’est un projet qui a pris du temps, qui a progressé petit-à-petit et qui a pris du temps.

Est-ce que vous écrivez une histoire entre chaque pièce ? Est-ce qu’elles se répondent ?
Il y a toujours des liens qui se font entre les pièces, pas forcement voulus au départ mais, comme je cherche à être sincère, ce que je fais est connecté. Il y a des liens parce que je reste la même personne même si progressivement je me permets d’évoluer. Il y a des choses qui restent là. Et en même temps, il y a quand même une ouverture qui se fait vers d’autres domaines. J’essaie de travailler avec des intervenants d’autres horizons. Ici on est fort sur l’histoire.

L’effroi empêche à priori la réflexion. Comment avez-vous travaillé avec ces deux éléments ?
J’essaie en tout cas de proposer plusieurs strates, plusieurs couches, plusieurs lectures. Il peut y avoir plusieurs références, artistiques ou historiques, qui peuvent permettre une lecture, mettre en relation. Mais il y a aussi d’autres éléments qui sont de l’ordre du sensoriel. Et il y a cette dimension de connexion avec le spectateur. J’essaie de le mettre en conditionnel. Il y a cette lecture multiple possible quand tout se mélange. On peut aller ailleurs que dans un processus donné, analysable. On n’est pas obligé d’avoir toutes les références pour saisir et en même temps, il y en a pour tout le monde, pour qu’il y ait toujours une porte ouverte, qu’il y ait des choses plus faciles à voir. Puis, on monte à plusieurs degré, jusqu’à un degré plus abstrait. C’est au spectateur de définir lui-même les contours de ce qu’il est en train de voir.

Vous avez toujours le même processus de création ?
C’est d’abord une nécessité. Je ne pense pas forcement à un discours direct quand je crée la pièce, je fais ce que je dois faire, ce que je sens nécessaire. Sinon, chaque projet est traité différemment. J’essaie de remettre en question ma façon de travailler. La chance que j’ai à l’L, c’est qu’il y a des projets qui prennent deux ans ou quatre ans, pas forcement en continu, et je peux prendre un peu de distance avec les temporalités de production.

Toujours pour aller dans un temps plus long ?
Ce n’est pas forcement plus long, au final. J’aime bien que les choses mûrissent entre chaque étape, c’est quelque-chose que je trouve essentiel à chaque fois.

Les projets bougent donc beaucoup à l’intérieur du cadre ?
Dans tous mes projets, ce n’est pas une écriture de mouvements, ce sont des séquences, des matières. Ces textures doivent pouvoir vivre et évoluer. Quand on commence un projet en 2011 et qu’on le termine en 2014 on n’est plus tout à fait le même. Certains éléments vont rester et à chaque représentation, ça bouge. Que ce soit des éléments concrètement identifiables (le son, le rapport au spectateur, l’architecture du lieu) comme au sein de l’écriture chorégraphique. Et heureusement parce que sinon c’est mort-né.

Les pièces sont des écritures pour pouvoir évoluer au fil du temps. Les deux dernières pièces, je pourrais les danser très longtemps, jusqu’à ce que je n’aie plus la nécessité. A chaque travail, j’essaie de laisser une plus grande liberté pour pouvoir faire grandir avec la pièce.

Propos recueillis par Bruno Paternot

Strange Fruit – Création le 22 mai 2015 au FRAC Alsace – Chorégraphie et interprétation Emmanuel Eggermont – Assistante artistique et photographie Jihyé Jung – Scénographie Elise Vandewalle et Emmanuel Eggermont – Lumière Serge Damon – Musique Julien Lepreux.

Strange Fruit 3©L’Anthracite

Images: Strange Fruit © L’Anthracite

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