LE FRESNOY, « DRÔLES DE TRAMES ! » : TISSER L’INTIME A LA LUMIERE DE LA TRAME

Sidival Fila 2

Drôles de trames ! Le Fresnoy, Tourcoing, jusqu’au 8 mai 2016

Tisser l’intime à la lumière de la trame

« En même temps qu’il se retire en lui-même, il appelle de l’ «Autre» à pénétrer dans ce dedans, à l’y rejoindre et à s’y immiscer ; et la démarcation dedans/dehors en vient alors à s’effacer. L’intime dit donc ainsi les deux et les tient associés : le retrait et le partage » François Jullien, De l’intime

Drôles de trames ! derrière ce titre attrayant et ludique les commissaires Pascale Pronnier et Dominique Païni offrent une proposition au travers de laquelle différentes approches de la trame sont envisagées. Spirituel, conceptuel, existentiel, formel, matériel, sériel, virtuel… autant d’aspects qui croisent et interrogent cette idée de trame. Le Fresnoy est surtout connu pour son rapport aux matériaux très contemporains mais ne se désintéresse pas pour autant des pratiques plus traditionnelles et procédés anciens. C’est une des clés essentielles d’approche de l’exposition en cours. En effet le matériau ici n’est pas le support mais la pensée, ce qui se trame dans l’esprit, le lien sensible et intellectuel qui lie les œuvres par delà leur procédé. C’est le processus de création qui tisse les fils de cette exposition. C’est aussi une atmosphère générale qui est pensée, une trame invisible mais perceptible qui conduit dans une relation à l’intime, dans ce qui est en dedans, dans les plis, ce qui n’apparaît pas, voire se cache, et que la lumière et le positionnement dans l’espace viennent plus ou moins révéler. Alors, que se trame-t-il ici ?

« Ces formes qui vivent dans l’espace et dans la matière ne vivent-elles pas d’abord dans l’esprit ? Ou bien n’est-ce pas vraiment et uniquement dans l’esprit qu’elles vivent, leur activité extérieure n’étant que la trace d’un processus interne ? » Ces questions d’Henri Focillon prennent un relief tout particulier dans cette exposition. Ici le motif, celui de la trame, conduit à la métaphore et la métaphore au sens. Des maillages et des résonnances qui opèrent par delà les temps et les techniques. La trame du tissu apparaît comme une image du corps, de la chair, de la peau, des organes. Le tissu, c’est aussi le tissu économique qui irriguait la région, la faisait vivre, la protégeait, telle le drap tissé et tramé qui couvre et protège les corps. Il y a quelque chose de l’ordre de la relation entre le microcosme et le macrocosme qui vient redire une complexité du monde, comme une chose mentale, une cosa mentale.

Du centre à la périphérie, l’œuvre de Sidival Fila fait cœur dans un maillage de l’espace d’exposition, proche du maillage de l’araignée, une circulation dans l’espace de présentation qui nous conduit de bas en haut et du haut vers le bas. Le regard embrasse l’espace et redonne une autre vision des liens qui se tissent entre les œuvres. Installer l’œuvre de Sidival Fila instaure une relation aux œuvres un peu différente. La dimension religieuse de l’homme – qui est un moine franciscain – contribue à irriguer l’ensemble de l’exposition d’un rayonnement singulier. Visible et invisible sont ensemble présents et la dimension formelle de la trame s’évacue progressivement pour laisser le sens transparaitre dans la lumière. Fila coud ensemble des tissus, il créer des épaisseurs dans les plis de la matière, comme une géologie de son humanité. Les fils tiennent la matière, la laissent en suspend, l’empêchent de tomber. Dans ces cadres rectangulaires la profondeur quasi tellurique s’élève grâce travail patient de couture, métaphore de la force de l’esprit sur la matière.

C’est avec ces préoccupations que les œuvres des artistes de cette expositions viennent dialoguer. Par exemple, les œuvres de François Rouan apparaissent comme un soubassement artistique essentiel. A la lisière entre abstraction et figuration, leur intensité s’accroit dans le choix de présentation : elles sont comme un polyptique au fond d’une église, comme un tableau d’autel qui assoit le parcours du pèlerin. C’est dans ce dialogue entre les deux œuvres que chacune se révèle à l’autre. Les trames infinies de Blanca Casas Brullet, mailles dessinées de façon extrêmement méticuleuse, dans une précision vertigineuse, sont comme des trames de l’existence. Parfois trouées et déchirées par les évènements de la vie, elles gardent les traces des points de ruptures tout en poursuivant leur développement à l’infini. A l’instar des œuvres de Fila, elles jouent de la répétition systématique qui poursuit le chemin de l’être dans le monde. L’œuvre vidéo-numérique de Ryoichi Kurokawa, quant à elle, ponctue l’espace sonore au grès de l’évolution de la trame vibratoire et très sensible qui fait apparaître et s’évanouir des visages de façon très poétique. La trame virtuelle fait corps avec le tissu de l’être.

Le geste même de tisser, geste où s’unissent la chaîne et la trame, est un geste intime. Deux éléments se croisent, s’entremêlent, jouent de la disparition et de la réapparition pour élaborer un tout unique et solidaire. Longtemps ce geste patient fut celui de la femme qui tisse, telle Pénélope dans son attente patiente de l’homme qu’elle aime. Les questions de ce qui est dessus et/ou dessous, de ce qui créer la surface et la profondeur, se posent au travers de cette proposition dans une délicatesse où les œuvres se révèlent sous un nouveau jour, où elles réapparaissent, changent, se modifient à la lumière des liens que la mise en espace suggère. Il y a une épaisseur du temps, celui de la fabrication, celui de l’installation et celui de la réception. C’est ainsi, dans cet espace intime qu’est le Fresnoy, que les œuvres pour un moment se laissent saisir dans une autre durée. Car, écrit François Jullien, « l’intime est du moment. Si la durée sans fin en est la perspective, le moment en est l’actualisation. »

Laurence Gossart

Artistes : Thomas Bayrle, Blanca Casas Brullet, Sidival Fila, Dan Flavin, Sheila Hicks, Ryoichi Kurokawa, Sol Lewitt, Jean-Michel Meurice, François Morellet, François Rouan, Pablo Valbuena

Blanca Casas Brullet

Visuels : 1- Sidival Fila / 2- Blanca Casas Brullet / Copyright les artistes

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