CLAUDIA TRIOZZI, « PARK », EARLY WORKS, CND

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Claudia Triozzi – Park de 1998 à aujourd‘hui – CND – 4 – 7 octobre 2016

Claudia Triozzi nous fait face, impériale sur sa chaise en formica, la tête sous l’emprise d’une machine au design épuré, à la fois fonctionnel et improbable, un tantinet menaçant, qui fait descendre des grilles sur lesquelles sont accrochées des saucisses. Cette installation très plastique évoque à la fois le prototype célibataire d’un instrument de torture anachronique, la sphère de la cuisine avec une vague odeur, discrète mais insistante, de viande assaisonnée qui laisse suinter sa graisse, ainsi que, plus étonnement, l’industrie de la beauté, et plus singulièrement les énormes casques qui apportait la dernière touche, à une certaine époque pas si lointaine, aux boucles de l’inévitable « permanente ».

Le refrain convaincu d’une chanson de variétés, Dancing Queen (ABBA), prend d’assaut le public avant même qu’il puisse accéder à l’espace, activant des strates plus ou moins refoulées d’imaginaire collectif. Instillé par cette voie détournée, le message est d’autant plus efficace : la présence de la danse s’impose imparablement dans l’immobilité même de ce premier tableau de Park. Pour mieux saisir les enjeux de cette création pionnière qui conjugue performance, arts plastiques, conscience de soi féministe, humour acide et intérêt critique pour la culture populaire dans un studio de danse, il est utile de rappeler le contexte encore extrêmement frileux et cloisonné de la scène hexagonale des années 90, se ressentant encore après la décennie de la Nouvelle danse française. De manière intuitive, Claudia Triozzi s’inscrit dans une lignée plus vaste d’artistes qui, de Cindy Sherman à Martha Rosler et ses Semiotics of the Kitchen (1975), en passant par Carolee Schneeman, interrogent jusque dans leur corps les normes sociales en y portant un regard sans concessions. La danse est farouchement, espièglement présente dans cette façon entêtée de rester assise sur une chaise – geste qui a la force d’un manifeste à l’époque — et dans la manière obsédante de reproduire les gestes rébarbatifs de l’univers domestique, dont on se croirait aujourd’hui affranchis, prisonniers que nous sommes d’autres automatismes encore plus insidieux. Claudia Triozzi est iconique dans sa petite robe bleu ciel, son regard nous saisit derrière la grille métallique agrémentée de saucisses, les volutes de fumée d’une cigarette y filtrent langoureusement. Les régimes de signification prolifèrent de manière inattendue.

Les tableaux s’enchainent, nous entrainant dans différents espaces du CND. Il y a ce concert bruitiste sur la table en formica avec un égouttoir d’inox qui va chercher dans le détournement des objets du quotidien le souffle, le rythme, l’affranchissement d’une condition prescrite d’avance, la créativité maligne. Il y a ensuite ce corps schizoïde partagé entre deux prescriptions antagonistes : une moitié relaxée, abandonnée à l’oisiveté à l’ombre d’un petit sapin de noël en plastique qui tourne hystériquement sur lui même, et l’autre moitié prise dans une convulsion figée, tonique au delà de l’épuisement, symptôme muet et persistant d’une contrainte profondément incorporée. Il y a ensuite cette gelée surplombée de cerises confites. La performeuse et chorégraphe y pratique des incisions précises, ritualisées. Elle y extrait des objets informes qui finissent dans une bassine remplie de liquide vaisselle. Enfin une statuette miniature d’un couple marié, comme celles qui trônent en haut des pièces montées, y est exhumée à même les mains – tout un symbole du poids de l’institution sociale, du bonheur à la carte et de l’amour règlementé. Il y a aussi cette mini-chaîne de production qui emporte des coupelles scintillantes dument remplies de terre, les entrainant à s’écraser sur le parquet, alors qu’une odeur de cramé monte de cette aile de poulet solidement accrochée à la semelle d’un soulier d’été qui la presse de manière insistante sur cette plaque de réchaud, au son du moteur qui entraine en pure perte la bande roulante.

Les deux derniers tableaux de Park, notamment Adina fume des Gauloises, ont été créés à dessein pour ce programme à visée historique, Early Works au CND. Dans une démarche apparentée à celle de Cindy Sherman, Claudia Triozzi retrouve son avatar, Adina (la) femme active (d’après le titre de l’une des étapes du travail) de la fin des années 90. Elle est à nouveau immobile, assise à sa table en formica, nous tournant cette fois-ci le dos, le regard rivé à des écrans qui lui font face. La chorégraphe a l’intuition d’une juste distance, rend terriblement foisonnant l’espace entre, travaille à plusieurs titres dans l’écart – écart entre la présence immédiate spécifique au spectacle vivant et l’apparition médiée par le truchement de l’image filmée, celui entre l’ici et maintenant de la performance et le passé d’une histoire brutalement interrompue au début des années 80, enfin celui entre des femmes porteuses d’une mémoire ouvrière, des récits de vie cantonnées à la manufacture de tabac Seita de Pantin, fermée en 1982, et nous, les spectateurs. Il s’agit d’un acte de transmission certes, mais surtout d’un acte d’amour. Le geste de la chorégraphe est tendu par la même urgence et la même nécessité qui poussaient dans les années 60 et 70 les cinéastes de la Nouvelle vague à sortir des plateaux de tournage et à chercher à saisir des éclats de la vraie vie dans la rue. Et Claudia Triozzi d’évoquer l’énergie déployée, le désir à la fois intellectuel, cérébral, mais aussi profondément intégré dans les chairs qui nourrissent les gestes et qui préparent la rencontre avec ces personnes en dehors de l’espace de danse, ici en l’occurrence ces femmes d’un âge désormais avancé, ayant travaillé dans la manufacture Seita et ayant pris part aux luttes qui ont précédé sa fermeture définitive. Lancé à la recherche d’un visage, mon corps devient performatif même en dehors de la scène. Cet ultime tableau de Park partage un même tropisme vers le hors-champ, un même appel de l’extérieur qui traverse de manière souterraine la plupart des créations de la chorégraphe et s’exprime ouvertement dans la démarche de Pour une thèse vivante, projet toujours en cours, initié en 2011.

Des bobines 16 mm noir et blanc plantent le décor de l’usine abandonnée, épreuves d’un tournage de l’époque par Jean-Patrick Lebel. Avec une très grande acuité du sens du montage, Claudia Triozzi choisit quelques séquences : la caméra subjective erre à travers les architectures frustres et métalliques, un plan serré s’attarde sur une goute de colle qui n’a pas fini de couler des rouages d’une machine, un paquet de Gauloises transite solitairement à travers la chaine de production. Un autre écran accueille des photographies extraites du fond d’archives du département de la Seine-Saint-Denis. Un dernier écran restitue la parole d’une protagoniste de l’histoire. Tout comme nous, Claudia Triozzi écoute. Sa présence impassible intensifie la vibration indicible du dispositif scénographique. Une Gauloise se consume au bout de ses doigts, leitmotiv qui rythmait déjà les différentes situations de la pièce d’ensemble, réglant leur durée sur le temps d’un clope – symbole véhiculé par les publicités et le cinéma hollywoodien comme une étape incontournable de l’émancipation des femmes. Ainsi, ce dernier tableau de Park tresse plusieurs voix dans un récit fragmentaire particulièrement attentif aux non-dits intimes et sociétaux, à une pensée qui ne s’autorise aucune formulation. Et après la question qu’est ce que vivre 30 ans avec les cigarettes ? le silence qui survient est littéralement assourdissant. Les images s’éloignent, l’obscurité s’installe, la chorégraphe se glisse dans un panier de basket au filet déchiré et tourne lentement sur elle-même en écartant et resserrant mécaniquement ses cuisses.

Smaranda Olcèse

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