FESTIVAL D’AUTOMNE : « ANGELUS NOVUS », LES ANTI-FAUST OUVRENT LE BAAL

angelusnovus_jean-baptistebellon_11_spectacle-655x367-color

Festival d’Automne à Paris / Théâtre national La Colline / Angelus Novus AntiFaust / mise en scène Sylvain Creuzevault / du 2 novembre au 4 décembre 2016.

On connaît la propension de ce metteur en scène à bousculer les lignes pour proposer des écritures de plateau à l’image de vagues déferlantes emportant tout sur leur passage. Si dans Notre Terreur l’objet de sa convoitise était la Révolution française, si dans Le Capital et son singe il s’attaquait à Karl Marx en majesté, dans sa nouvelle création il reprend le mythe de Faust… pour mieux le subvertir ! Partant d’une aquarelle de Paul Klee, l’Angelus Novus, dans lequel le critique d’art Walter Benjamin voyait « l’Ange de l’Histoire » sidéré par le monceau de ruines qui s’élève du passé et poussé, malgré lui, toutes ailes déployées, vers l’avenir vécu non comme un progrès mais comme le temps d’autres catastrophes annoncées, Sylvain Creuzevault et son collectif vont mettre à mal, plus de trois heures durant et par le truchement de la dérision ludique, la croyance en un progrès porteur d’avancées constructives.

Si Faust à la fin de son existence de savant était revenu de l’idée que la quête du savoir pouvait combler sa vie et avait préféré le deal proposé par Méphistophélès de lui vendre son âme pour qu’il puisse revivre une existence basée sur la satisfaction des sens, les trois porte-parole de Sylvain Creuzevault ne l’entendent pas de cette oreille en ne partageant aucunement ce point de vue. Qu’il s’agisse de Kacim Nissim Yildirim, docteur en neurologie, de Marguerite Martin, biologiste généticienne venant d’obtenir pour ses recherches la plus haute distinction, le Prix Nobel, ou encore de Theodor Zingg chef d’orchestre devenant dans la foulée chef d’état, chacun va afficher – de manière certes dérisoire et loufoque – la passion de son savoir sans le renier aucunement, rejoignant là le culte des connaissances érigées en valeurs-marchandises par le néo-libéralisme rampant. Ces anti-Faust sont accompagnés par leur « ange gardien » jouant le rôle de mauvaise conscience, Baal, le seigneur de la Destruction, apparenté aux Démons Primordiaux, créature issue du paganisme et qui fraie avec le monde infernal.

Baal, seigneur des mouches, est d’ailleurs l’un des premiers à occuper la scène-laboratoire derrière le comptoir duquel les trois protagonistes ont pris place. Chemise ensanglantée, visage en sang, cheveux blond platine ébouriffés, il « assiste » le professeur de neurologie qui s’échine depuis des années à rechercher les traces de mémoire dans l’hippocampe d’une souris quand sa fille, sorte de bombe montée sur ressorts, fait irruption. L’autre, le chef d’orchestre repasse en boucle la déconvenue ressentie lors du concert qu’il venait de donner la veille face à la quintessence musicale du monde contemporain, parce que son ami – le neurologue – était absent : son fauteuil vide au premier rang résonnait comme un trou où sa musique est tombée… Quant à la nouvelle prix Nobel, la biologiste généticienne ex-femme du neurologue et nouvelle amie du chef d’orchestre, elle rumine son humiliation liée au peu d’attention que le chef d’orchestre porte au rêve qu’elle vient de lui raconter.

D’emblée, les détenteurs de savoirs crèvent de l’insatisfaction que cela leur apporte mais, pour autant, ils s’y accrochent contre vents et tempêtes, et ne sont pas prêts, eux, d’y renoncer. Vont s’enchaîner des tableaux loufoques où par exemple la biologiste va au micro dévider sa vie de chercheuse en génétique fondamentale dans un duo avec son assistant, un tantinet coincé et obnubilé lui par la théorie de l’évolution de Darwin. Dialogue grandguignolesque, où elle lui coupe systématiquement la chique, débat interrompu par le passage en arrière fond d’une gigantesque toile – représentant des diables – accompagnée par un commentaire surréaliste de la scientifique : on emmène grand-mère.

Theodor Zingg ensuite est interviewé avec son amie dans un long plan séquence enregistré en vidéo et projeté sur grand écran. Il est élu président, arrive satisfait de lui de Notre Dame des Landes – car c’est triste Paris – et vante la ZAD (zone à défendre) comme chantre du nouvel espoir. Son discours est bousculé par deux révolutionnaires pour qui le bulletin de vote n’est qu’une émotion brisée. Puis le frère de Marguerite, le soldat Valentin, apparaîtra en chair et en os, lui qui après être parti à Mossoul pour briser une ultime poche de résistance islamique, se fait rabrouer par sa sœur qui ira « cracher sur la tombe de celui qui est mort pour la France ».

Angelus Novus n’aperçoit qu’une seule catastrophe, le passé. Or la tempête qui l’empêche de regarder face à lui, c’est ce que l’on nomme « le progrès ». Mascarades en chaîne. Vidéos de montagne, Marguerite et son démon dans la tourmente, puis elle brandissant à bout de bras un carton représentant le paysage ; au théâtre tout est « représentation ». D’autres personnages haut en couleur défileront : la glaneuse, un curé, une brebis bêlante, un ministre de la santé. Somptueux foutoir, magma bouillonnant…

Suite à la pause de l’entracte, sur fond de rideau de théâtre un (vrai) opéra avec Theodor Zingg comme chef d’orchestre et les masques des Faust sur scène. Il est question de l’enfant morte noyée de Marguerite et Faust représentée par une momie emmaillotée de la tête aux pieds. Le livret – écrit par Sylvain Creuzevault – et la musique amplifiée prennent aux tripes en même temps qu’ils plongent dans un abîme de dérision crue : défilent en traduction les mots chiffe – larve – nymphe – camisole – fille de pute – enfant de Faust – étron de griserie – rot – pet – merde – colère intestine à la croisée du monde et de l’immonde.

Et reprend le défilé du bestiaire entourant les Faust où se pressent un Marquis de ZAD (sic), une vache, Cloche, La Glaneuse, des Chimères et autres figures mythiques. Le tableau final, où tous, les Faust y compris, sont rassemblés autour de l’Angelus Novus aux ailes déployées (Comme Pompidou qui ne pouvait plus s’asseoir – titre d’Hara Kiri saluant la dignité du Président mort debout, l’Angelus Novus lui ne peut fermer ses ailes sous l’effet de la tempête), recrée une harmonie (factice) face « au progrès » dont les pelures des visages ont déjà montré les limites.

De ce magma en fusion constante composé de bruits tonitruants, de sons harmonieux, de tableaux sculpturaux époustouflants, de scènes loufoques et dérisoires, on ressort quelque peu sonné, étourdi par cette profusion d’énergie déployée par des acteurs survoltés par les enjeux du « progrès » sur un plateau capharnaüm qui ressemble à un cabinet de curiosités dadaïste. Jusqu’au point de se sentir déstabilisé et – comme échappatoire au vertige – d’hurler en soi : « quel foutoir ! »… C’était d’ailleurs peut-être là l’idée qui a guidé Sylvain Creuzevault pour sa nouvelle « création » : immerger le spectateur dans le chaos somptueux de représentations de savoirs conduisant à la démythification de l’idéal faustien.

Yves Kafka

Photo ©Jean-Baptiste Bellon

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN