DIEUDONNE NIANGOUNA, « NKENGUEGI », AUTOPORTRAIT DU THEÂTRE EN NAUFRAGE

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Festival d’Automne : Dieudonné Niangouna – Nkenguegi.

Autoportrait du théâtre en naufragé

Sous les hospices du festival d’automne, Dieudonné Niangouna met en scène Nkenguegi au Théâtre Gérard Philippe. Retours sur une réflexion explosive sur le naufrage et la parole, au théâtre et ailleurs.

L’occasion d’entendre du Dieudonné Niangouna dans une mise en scène de l’auteur est rare et précieuse. Et quand il s’agit du dernier volet d’une trilogie qui comprend Le socle des vertiges et Shéda, il y a de quoi s’attendre à un moment de maturation et d’accomplissement d’une pensée au long court. NKenguegi reprend des thématiques précédemment abordées (le voyage, la relation au passé) et y ajoute une réflexion plus spécifique sur l’écriture théâtrale par un moyen somme toute assez classique : le théâtre dans le théâtre. Nous voilà pris en otage par les comédiens délirants d’un metteur en scène fictif débordé. Leur objectif, jamais atteint au bout de trois heures de spectacle : mettre en scène le naufrage d’êtres vivants et de leur parole dans un de nos théâtres subventionnés, par le biais d’une reconstitution ‘’ratée’’ et totalement loufoque du non moins occidental radeau de la méduse de Géricault.

Au désespoir hilarant d’acteurs faits comme des rats sur trois-quatre mètre carrés de planches succède la mutinerie et la révolte, représentées par l’éclatement du groupe aux quatre coins du plateau, qui évoque d’ailleurs un fond marin ou une fenêtre. Que reste-t-il quand la moindre parcelle de confort est écartée ? La réponse n’est pas claire, les différents acteurs incarnent des points de vue multiples, depuis le colérique qui déclare qu’on devrait « planter le printemps dans ce champ de merde » au capitaine un brin démago qui promet « l’amour du prochain au profit de la société qui pense » en guise de terre promise. Dans tous les cas, les acteurs et l’auteur, au moins, nous on fait le plaisir d’appliquer cette solution à l’ennui : « Parlez jeunes gens, faites-nous le plaisir de délirer en bruit. »

C’est sans doute attendu de dire que la parole de Dieudonné Niangouna et l’ensemble de ses propositions artistiques vues hier soir, sur la scène du Théâtre Gérard Philippe, naissent de la nécessité et de l’urgence la plus absolue (pour reprendre un peu le titre d’un autre texte très intéressant d’Annie Zadek). Ce n’est pas non plus si évident de rencontrer une telle jouissance de mots, de corps et d’images dans nos salles européennes. Faut-il s’emparer de n’importe quelle planche pour abolir nos anciennes limites, ou, pour pasticher maladroitement Niangouna, réduire l’océan qui nous sépare des pays dits ‘’en développement’’. Il est curieux comme la politique du Congo, abordée d’une façon lointaine, apparaît comme le miroir déformant de nos contrées. De l’autre côté de la barre, un public un peu triste – c’est vrai que nous sommes encore « des gens habillés en plouc, comme pour un deuil national », est invoqué, exhorté même, à réagir et à réfléchir sur sa condition d’être humain.

La parole est un flow, la façon dont elle est adressée emprunte aux codes du slam, du rap et de la chanson, ce que vient renforcer la présence d’excellents musiciens sur scène. Le funk était d’ailleurs bien trouvé pour illustrer l’élément aquatique omniprésent et mobiliser nos corps et notre envie de danser en vociférant. On regrettera d’ailleurs que l’espace du public n’ait pas été davantage investi. On rêvera secrètement de voir tout ce bel équipage envahir les rues de Saint-Denis, de toute ville de France où le climat est plus que jamais « en pleine guerre cosmique ». D’une façon un peu moqueuse, à dire vrai, il est dit, dans la bouche du capitaine du radeau de la Méduse, que nous ne serions « pas assez intelligent pour comprendre ». Que le poète se sente obligé de porter le masque du sarcasme pour nous émouvoir n’est pas sans rappeler la démarche d’un autre représentant de cet ‘’exotique’’ tiers monde : Rodrigo Garcia. Le rire et la provocation ne sont cependant pas poussés aussi loin ou aussi directement. La prose de Niangouna est faite de contradictions qu’il faut savoir démêler, et d’une volupté baroque qui pourrait embarquer facilement tout un équipage de naufragés.

Alix Rampazzo

Comments
One Response to “DIEUDONNE NIANGOUNA, « NKENGUEGI », AUTOPORTRAIT DU THEÂTRE EN NAUFRAGE”
  1. Quelle chance ! Je vous envie. J’aimerais tant pouvoir assister à l’une des pièces de Dieudonné Niangouna.

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