ENTRETIEN : JULIEN GROSVALET, AMALA DIANOR, REGARDS CROISES SUR LA CREATION CHOREGRAPHIQUE

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Interviews : Julien Grosvalet – Amala Dianor.

Partage de vision

La première vague de Julien Grosvalet et Man Rec d’Amala Dianor se sont partagés la scène du Théâtre de Saint-Nazaire pendant 25 minutes chacun, le Mardi 6 Décembre. Deux solos, deux chorégraphes, deux points de vue distincts sur la danse.

Julien Grosvalet témoigne, raconte, une danse introspective, libératrice, salvatrice et sensuelle. Son histoire dans une sorte de mouvement perpétuel apparenté à un derviche tourneur, sillonne la lumière pour nous donner à voir son voyage intérieur. Chapitrée, par l’articulation de la lumière et un visage sonore mécanique, la mise en scène propose un tableau clair obscur qui prépare à sa prochaine vague : Tsunami.

Amala Dianor propose, un langage personnel de la danse, mixe, partage, échange son vécu, ce qui constitue son esthétique chorégraphique. Ancré dans son corps, dans le moment, dans la salle, les spectateurs et l’univers. Une lumière se propage, émane de son être, quelque chose de contagieux, d’inattendu et de bien visible, la possible attraction des pôles opposés, des paradoxes, le mélange des genres et des histoires.

Déshabillés de tout conditionnements, nous aussi, il nous faudrait simplement mettre nos chaussures et danser. Deux échanges, deux extraits de leurs destinations disjointes, des paroles comme des moyens de locomotion, une scène comme un carrefour.

La première vague de Julien Grosvalet

Inferno : Les rencontres à l’école d’Anne Teresa de Keersmaeker et au CCN de Nantes avec Claude Brumachon et Benjamin Lamarche ont-elles apporté une empreinte particulière à votre travail ? Pouvez-vous évoquer ces rencontres, ce qu’elles ont pu apporter à votre empreinte chorégraphique ?

Julien Grosvalet : Ce n’est pas une question évidente aujourd’hui parce que je suis encore en train de chercher la direction de mon écriture. Ce qui est sûr, c’est qu’elles ont apporté quelque chose, j’essaie de mêler les deux. Ce n’est pas individuellement l’une et l’autre qui apportent quelque chose, mon souhait c’est de pouvoir les fusionner, c’est ce qu’elles font inconsciemment à l’intérieur de mon corps. C’est mon quotidien depuis 15 ans. Ce n’est pas l’un m’a apporté ça et l’autre ça, en tout cas je ne peux pas le dire aujourd’hui, il y a des choses inconscientes qui se passent et qui traversent le corps,. Je travaille beaucoup sur la structure et la répétition et ça c’est beaucoup Anna Teresa de Keersmaeker, mais c’est aussi Claude Brumachon, gestuellement parlant, je ne sais pas, je pense qu’il y a cette énergie. Je disais l’autre jour à une répètition publique que je les trouve proche mais pas forcement à la même époque, je dirais que Anna Teresa de Keersmaeker des années 80 et le Claude d’aujourd’hui sont proches, mais je ne peux pas inverser ce propos.

Claude Brumachon vous propose une carte blanche en janvier 2014, et vous créez le trio Forbidden Lights au CCN de Nantes, début du volet de la trilogie que vous proposez en ce moment au Théâtre de Saint-Nazaire avec La première vague puis avec Tsunami que vous proposerez en 2017.
Pouvez-vous nous expliquer les démarches qui vous ont amenées à créer cette Trilogie et comment vous l’avez envisagée ? Qu’elles sont vos inspirations ?

Julien Grosvalet : Je dirais que Forbidden Light a été un test et que j’ai voulu aller plus loin avec ce sujet, la lumière. Ensuite, il y a deux pièces sœurs, le solo de La Première Vague et puis Tsunami quintet qui arrivera l’année prochaine.
Tout d’abord pour la carte blanche on n’avait pas de technique possible, pas de budget, et des problèmes électriques, alors j’ai voulu faire quelque chose de simple avec des lumières sur le plateau. J’ai trouvé intéressant de travailler avec la lumière brute finalement. J’ai eu l’impression de ne pas être arrivé au bout de ça et j’ai voulu poursuivre ce travail là avec Tsunami. Il y a eu le solo entre temps, qui est venu se glisser, c’est un travail expérimental par rapport à Tsunami, savoir où je vais et où je ne veux pas aller. Il y a dans Tsunami un changement de direction, même si on retrouve des éléments.

Quelque part votre travail interroge « L’espace du dedans » ( Rf : Henri Michaux ), les tempêtes intérieures et extérieures, peut-être nos visibles invisibles ?

C’était ça avec Forbidden Light, j’étais aussi parti sur tout ce qu’on veut montrer, ce qu’on ne veut pas montrer, ce qu’on n’arrive pas à voir, ce qu’on veut nous montrer, dans cette ambiguïté là, entre les choses. La rupture avec La Première Vague est plus personnelle, cet espace du dedans qu’on ne veut pas toujours montrer et qui éclate. On a tous un jardin privé, moi je suis un jardin public.

J’ai vu que pour illustrer votre propos, vous avez utilisé quelques mots de René Magritte : « Il ne faut pas craindre la lumière du soleil sous prétexte qu’elle n’a presque toujours servi qu’à éclairer un monde misérable » Qu’est ce que cela vous évoque ?

Je savais que je voulais travailler sur le surréalisme et que David Lynch m’intéressait, son rapport à la lumière était particulier. Puis, en retournant à Bruxelles lors d’une exposition de René Magritte , qui est plongée dans le noir et où seules les œuvres sont éclairées, la phrase de Magritte m’a beaucoup plu. Cette phrase a eu un écho très fort en moi.
On est toujours seul, même sur Forbidden Light, alors que c’est un Trio, on est seul. C’est une misère sociale, la solitude, il y a un truc avec la solitude et la misère, l’isolement.

Solo ou pièce en groupe, de quelle manière abordez-vous ces différences ?

Dès la première du Trio tout est arrivé en même temps, cette rupture qui a eu lieu deux mois après, cette rencontre et tout se mélangeait. Claude me proposait une autre carte blanche l’année suivante. J’avais commencé à écrire et à faire des recherches, quand j’ai appris que finalement il n’y aurait pas la carte blanche. Au début, je ne voulais pas faire un solo, j’étais parti sur une pièce plus longue, un quintet. J’avais une résidence à Prague en Aout 2015, pour faire les premières recherches sur le quintet, j’ai beaucoup échangé avec Jean-Christophe Paré. Puis, j’ai fait part de mon projet au Théâtre de Saint-Nazaire et j’ai pris conscience qu’il fallait que je commence avec ces phrases, seul, j’ai continué avec cette expérimentation, une version courte en solo de Tsunami. Lors d’un Tsunami il y a toujours deux vagues, trois vagues, voilà.
On a commencé la pièce en groupe, Tsunami, on a fait une première semaine de recherches, avec les interprètes, des questions simples, on l’a abordé assez simplement. C’est difficile à raconter parce qu’il y eu une sorte d’évidence indéfinissable, un fluide, les danseurs que j’ai choisis, je ne les ai pas choisis par hasard, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Ce sont des amis, des proches, qui ont été impliqués dans cette histoire. Bizarrement, quand je leur ai proposé, je ne me rendais pas compte de pourquoi c’était eux. Ils étaient tous impliqués de près ou de loin, c’est assez étrange, ils me connaissent tous très bien, je les connais tous très bien… du coup dès que je propose un truc, ça fonctionne. Ils savent où je vais, d’où je viens. On n’est pas dans l’écriture encore, dans une construction authentique.
J’ai eu 5 jours de recherches à la fabrique de Chantenay, en 5 jours on a un canevas énorme. Maintenant y a plus qu’à développer la matière. Dans La Première Vague il y a une sorte de tourment, dans Tsunami il y a plus de calme et de sérénité avant une catastrophe, la résignation peut-être. C’est maintenant, c’est comme ça, et je ne peux rien faire.
Avec le recul je ne m’attendais pas à l’aborder avec autant de douceur.

Des projets futurs ?

Le 17 Décembre au Point Ephémère à Paris, aux Incandescentes fin Mars à Paris également en création. Je pense que le Solo est véritablement la carte de visite de Tsunami. J’ai envie de me proposer une plus grande liberté avec ma compagnie R14.

 

Man Rec de Amala Dianor

Inferno : Quelles sont les différents artistes que vous avez rencontrés dans votre parcours au CNCD (centre national de danse contemporaine) ou ailleurs qui ont éventuellement participé à créer votre empreinte chorégraphique ?

Amala Dianor : Mon empreinte je l’ai créée au fur et à mesure de mon parcours en tant qu’interprète. Depuis 2012, j’ai créé ma propre compagnie. J’ai débuté la danse contemporaine sur le tard, à l’âge de 24 ans, avant je ne faisais que de la danse hip-hop. Lorsque j’ai fait l’école de danse CNDC, en 2000, j’ai commencé à mélanger les genres. Ensuite, j’ai continué ma formation en tant que danseur contemporain en faisant plusieurs pièces avec des chorégraphes comme Farid Berki, Abou Lagraa… Des formateurs en Danse africaine ont également contribué à mon empreinte chorégraphique. J’ai également fait beaucoup de reprises de pièces avec Françoise et Dominique Dupuy. Je me nourris de chaque rencontre.
Dès que je fais des projets c’est un échange, dans le sens où je me mets à leur disposition et eux aussi se servent de moi, de ce que je suis en tant que danseur hip-hop, mais aussi en tant que danseur contemporain.
C’est pour ça que j’ai décidé de faire ma compagnie. Souvent lorsqu’un chorégraphe a décidé de faire une pièce, il rassemble autour de cette idée des danseurs qui pourraient mettre en œuvre, interpréter ce qu’il a en tête. Le danseur se rend à la disposition du chorégraphe, pour essayer ensemble de mettre en place ce qu’il a en tête à l’aide de ses singularités.

Dans Man Rec (« seulement moi » en Wolof ) vous décortiquez les relations de l’individu à la société, à lui même à son histoire , où vous nous racontez votre histoire ? Votre rapport à l’autre ? A la société ?

Amala Dianor : C’est assez personnel effectivement, c’est peut-être avant tout mon rapport à la scène, au mouvement, mais aussi au spectateur. Sur ce spectacle j’essaie de traverser un peu tous les états, les techniques que j’ai pu emprunter en tant que danseur interprète pour finalement les annihiler et revenir à moi, ce que je suis, dans ma nature toute seule , en train de danser. Le solo c’est un exercice difficile, je n’avais pas envie de me confronter à cette discipline, j’aime danser avec plusieurs interprètes, il fallait que je m’y confronte pourtant pour partager ma façon de voir la danse, mon vocabulaire hybride. Les mots, ça ne suffit pas pour exprimer ce qu’on veut dire, faire un solo montre la direction de mon travail. Le sujet traité essentiellement me concerne c’est sûr mais c’est un propos, l’intérêt du solo c’est une invitation à la danse, c’est juste pour montrer exactement ce que je propose en terme de mouvement, mon travail, ma recherche autour du mouvement dansé.

Cette création est très intime, c’est une sorte d’effeuillage ?

Amala Dianor : Enlever un peu toutes les couches qui composent un individu pour au final se retrouver de la manière la plus simple, la plus franche, en face du spectateur. Il y a en cela quelque chose d’assez mouvant, qui n’est pas figé, dans ce dialogue qui est pourtant établi déjà.

Dans votre travail vous dialoguez entre la danse urbaine, la danse africaine, la danse contemporaine, c’est une façon de donner à voir aux spectateurs l’unicité de cette forme d’expression qu’est la danse ? De partager votre enthousiasme avec ces différents modes de productions corporelles?

Amala Dianor : Oui c’est là d’où je viens ; mon travail c’est de donner à voir des gens qui dansent non pas des interprètes qui jouent un rôle. Je viens des cultures urbaines, je suis né au Sénégal et je vis dans ce monde contemporain c’est tout ce qui me compose. Ce que je suis sur scène, en train de danser, c’est donc ce que je donne à voir. On ne peut pas mentir sur scène, c’est une proposition qui est honnête, qui est franche. J’aime bien donner à voir des choses qui me semblent justes et sincères. Avoir du respect pour le spectateur, le considérer comme une personne qui vient pour une rencontre, avoir des émotions, être submergé. Pour moi c’est quelque chose de très sérieux d’être sur scène.

A travers votre compagnie, vous mélangez les générations, les danses, les genres. Ce pluralisme est l’une des caractéristiques déterminantes de votre travail ? C’est la rencontre des mondes qui détermine votre axe de travail ?

C’est ce que j’aime faire, c’est prendre un individu qui maîtrise une technique et la détourner pour l’emmener ailleurs. C’est une forme de transgression artistique. Mon travail se situe là, à partir de la maîtrise d’une technique, comment on peut l’emmener ailleurs, c’est cet ailleurs que je trouve intéressant de toucher.

Solo ou pièce en groupe, de quelle manière vous abordez ces différences ?

Les pièces en groupe c’est très intéressant, avoir un regard extérieur, voir ce que propose les artistes, ça me permet de trouver une meilleure coordination, trouver les bons mots. Le solo est une prise de risque nécessaire. Il fallait qu’à un moment je montre aux gens ce que je faisais.

Des projets futurs ?
La semaine prochaine je fais une création, avec une scénographie et de la vidéo pour Quelque part au milieu de l’infini. Je reviens du Burkina Faso où on a fait une pré-première là bas pour un festival qui s’appelle Danse Afrique Danse. Ce sont des plateformes qui tournent un peu partout en Afrique afin de faire découvrir le travail des chorégraphes africains.
J’ai été invité par Irène Tassembédo qui a une école là-bas. J’ai proposé à deux danseurs de faire une création depuis le mois d’Août. On a fait la pré-première mercredi à Ouagadougou, à l’institut Français et il se reproduit à Tremblay en France au Théâtre Jules Aragon. Il y a aussi, Dégénération avec trois générations de danseur hip hop, dont je tire un extrait en trio New School seulement avec la nouvelle génération des danseurs que j’ai présenté à Avignon qui tourne aussi. Man rec est en tournée également.

Propos recueillis par Claire Burban

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Photos : La première vague – Crédit Photo : Arthur Orblin / Man Rec – Crédit Photo : Jef Rabillon

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