FANNY DE CHAILLE, « LES GRANDS » : UN, DEUX, TROIS… SOLEIL ?

« Les Grands » conception et mise en scène Fanny de Chaillé, texte Pierre Alferi / Scène cosmopolitaine Carré-Colonnes de Saint-Médard & Blanquefort (33) le 16 et 17 mars / programmée lors du Festival IN d’Avignon du 19 au 26 juillet 2017 au Théâtre Benoît XII.

Tout le monde se souvient de ce jeu enfantin où il s’agit, sous peine d’être frappé de « mort subite », d’atteindre un mur sans être surpris en mouvement. Fanny de Chaillé prend elle le parti de décomposer la marche de la progression vers l’âge adulte, en mettant « en jeu » trois états successifs – mais traités simultanément – d’un même individu qui, en « se dépliant » comme un ensemble de poupées gigognes, va dialoguer directement ou indirectement avec une partie de sa propre histoire. Ainsi réunies dans un même temps (l’heure de représentation), trois incarnations vivantes du même – l’enfant de six ans, l’ado de quatorze ans, l’adulte – vont pouvoir questionner non seulement le but atteint mais l’intérêt de chaque étape de ce « chemin de croix » initiatique balisé d’épreuves en tout genre.

Si le petit enfant au comportement ludique que nous étions pouvait dialoguer avec l’adulte autonome que nous sommes devenus, non sans avoir transité par l’adolescent en révolte, nous serions déconcertés par la vivacité des échanges de point de vue sur la même personne (nous !) qui nous a servi tour à tour d’enveloppe tant charnelle que psychique. C’est ce miracle spatio-temporel que réalise la conceptrice de ce projet réunissant sur le plateau trois enfants, trois ados, trois adultes, soit neuf personnes en tout, pour conter l’histoire universelle de trois sujets soumis au processus de l’évolution du petit d’homme vers sa forme adulte.

A partir d’entretiens réalisés, Pierre Alferi a écrit le texte qui reproduit les particularités – tant formelles que dans leur contenu – propres au langage de chaque époque et aux expériences qui vont avec.

Ainsi la petite Margot (dite Marge) qui est à la fois la plus grande – six ans en CE1 et sait lire – et la plus petite de sa classe, qui a retenu le cri de la maman de Géraldine – « c’est I-Na-Demi-Cible » – quand ayant été prise pour cible par les poussées de sa camarade, à moitié responsable, elle a déchiré sa robe. Elle a un amoureux à qui elle voudrait bien « montrer ses fesses » et ne comprend pas pourquoi les autres vont cafter alors qu’elle, « elle a même pas de poils entre ses jambes comme sa baby-sitteuse ». De même Guillaume (dit Bill ou Le Chevalier Braillart) qui joue à « on dirait qu’on ferait semblant de faire pour de vrai », qui s’appelle Madame la fée Carabosse devenue la femme du Chat Botté, et qui pour danser met sa robe et ses bas, se maquille, et se fait des tresses pour plaire à son amoureuse Margot. Et encore Grégoire (dit Greg ou Mon Singe) qui veut être – quand il sera grand – « danseur boucher » en faisant tourner son grand couteau et qui, fasciné par l’orage, trouve « l’éclair très clair », entend « foudre le feu » et élit comme gros mot « va te faire foudre ». Il a dans sa classe un copain « tout bleu foncé » parce que ses parents et lui viennent « d’outremer ». Enfants traversés par des pulsions sexuelles « innocemment » proclamées et apprenant le monde par le biais des essais d’un langage fortement connoté par les expériences sensorielles et imaginaires. Echos perceptibles des premières tentatives d’exploration du monde dont parle si bien l’écrivain Michel Leiris dans Biffures où il confie ses « ratés du langage » traduisant le monde tel qu’enfant il le percevait.

Marge, Bill et Greg adolescents ont perdu la spontanéité éclatante « en tous sens » de la petite enfance pour adopter le langage hyper codé de la rébellion uniformisée. Les propos prêt-à-porter comme des slogans tournent d’abord autour de la mode vécue comme une seconde peau greffée, « branchée » sur eux. Quant au désir de sexe, il est abordé par les garçons sous la protection du pare-feu de l’humour : « tes seins n’existent que dans ta tête », disent-ils à leur copine Marge, à grand renfort de rires-boucliers. Et quand Greg s’aventure à raconter son exploit sexuel où il s’est « retrouvé sur la fille comme dans une vidéo de YouPorn déclenchant un orgasme volcanique », il est aussitôt remis à sa place par Marge qui objecte qu’il a dû « confondre le fond de la chambre avec la porte d’entrée pour éjenculer (sic) ». Tout de go, Bill en tire la conclusion qu’il préfère décidément « rester chez les garçons »… La popularité et la norme apparaissent être à la fois un objet de fascination mimétique et de rejet. La trahison – réelle – des parents ouvre sur l’espace béant de la solitude existentielle liée à l’absence de tous appuis sur quoi pouvoir se reposer. Seule la bande peut protéger : « On Croit en Rien. On Essaie Tout ». Et autres slogans « rageurs » revendiquant le droit à vivre en complète rupture avec la loi des adultes : « on n’a qu’à renverser le globe : le Sud, beaucoup plus grand en haut, le petit Nord en bas. Ça remettra les idées en place. » La révolte légitimée gronde et l’adulte est interpellé à l’endroit de sa suffisance hautaine prise violemment à partie.

S’adressant alors directement à l’enfant et à l’adolescent qu’ils ont été, Margot, Guillaume et Grégoire adultes vont se lancer – chacun de là où il se trouve – dans des associations sur ce que le mot « adulte » recouvre. Ainsi Margot, si elle se souvient de « la chevalerie, l’amour courtois, le Graal », affichera de manière très pragmatique sa liberté de s’être débarrassée des scories prestigieuses de l’héroïsme. Maintenant qu’elle a appris « à ruser avec les attentes sociales, à négocier avec ses proches, avec ses névroses et même avec les maîtres du monde », elle éprouve le sentiment d’avoir conquis une autonomie précieuse lui offrant les conditions d’une émancipation libératrice, sans commune mesure avec celle rêvée portée par sa révolte adolescente. Guillaume lui, plus politique [la femme parle avec ses tripes, l’homme avec sa tête… faut-il voir dans cette partition les traces d’un sexisme latent introjecté et toujours sournoisement à l’œuvre ? – remarque (im)pertinente d’une spectatrice femme de ménage méningée], va tenter d’improviser « un cours sur l’âge adulte à l’adresse des nouvelles générations ». Il en ressortira que l’adulte « sans arrêt observé », « poreux » certes aux influences (« j’ai avalé Henri Guaino »), est en capacité de développer un régime de valeurs et de pensées autonomes lui permettant de revendiquer haut et fort la gestion libre de « ses connards intérieurs et extérieurs ». La responsabilité individuelle affichée face au « merdier moderne capitaliste » qui voudrait faire de chacun de nous des agents dociles de sa représentation du réel, trouve sa réalisation jubilatoire dans le pervertissement de l’ordre établi : « Jouer pour construire de l’irresponsable, du nouveau, jouer pour perdre ! ». Et Guillaume de rebondir, en affirmant l’impérieuse nécessité de conserver la plasticité de l’enfance en nous pour ne jamais oublier « l’enfant qui insiste, qui résiste à l’érosion ».

Ainsi soient ceux qui pensent en nous. Par le truchement ingénieux d’une distribution diffractée, sous l’effet kaléidoscopique qu’elle crée, se donnent à voir et à entendre simultanément les âges s’interpeller en chacun afin de constituer l’unité singulièrement plurielle d’un être en devenir (in)constant. Héritier de ce qu’il fut, l’adulte qui a pour père l’enfance, l’adolescence et les multitudes d’états intermédiaires jalonnant son parcours par essence chaotique, accouche ludiquement sous nos yeux de lui-même.

Cette complexité du vivant – « mille-feuilles » à décrypter – portée par neuf comédiens et comédiennes de tous âges et de tous genres chorégraphiant et parlant trois destins en construction, est remarquablement mise en jeu par sa créatrice qui enrichit son dispositif scénique « parlant » de métaphoriques gradins que les protagonistes de cette histoire sans fin – sinon la nôtre – parcourent allègrement en tous sens. Fanny de Chaillé vient d’être choisie par Olivier Py pour, en juillet prochain, entrer dans la cour des Grands du IN d’Avignon où son spectacle sera donné, du 19 au 26, au Théâtre Benoît XII. Qu’on se le dise…

Yves Kafka

Création du 6 au 12 mars 2017 à l’Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie

Photos Marc Dommage

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