FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC DOROTHEE MUNYANEZA

71e FESTIVAL D’AVIGNON – Dorothée Munyaneza « Unwanted » – Les 7, 8, 9, 11, 12 et 13 juillet à 18h – Chartreuse de Villeneuve lez Avignon.

Plus vrai que nature.

Vu en 2015, Samedi Détente, le nom d’une radio au Rwanda et d’un spectacle de Dorothée Munyaneza est un choc car il dit avec des mots et des images fortes toute la violence du génocide au Rwanda. Y sont montrées à l’aune de l’Histoire les responsabilités des uns et des autres mais avec toute la distance d’une œuvre d’art au point que les constats et les conclusions de Dorothée Munyaneza sont valables aussi pour d’autres massacres. Universel, donc. Elle prend fait et cause pour la Syrie et les femmes de ce pays dans Unwanted pour montrer à quel point l’Histoire est un éternel et sanglant recommencement, comme si les Hommes ne tiraient aucun enseignement des exactions passées. A New-York où elle séjourne au moment d’écrire ce portrait, Dorothée Munyaneza répond à nos questions :

Inferno : Olivier Py dit que ce sont les artistes qui choisissent la définition de leur travail pour le classement par genre dans le programme et vous, vous avez choisi indiscipline… Vous l’avez fait au sens propre – ou vous sentez-vous « indisciplinée » ici et dans votre pays et trouvez-vous qu’il est difficile, compliqué ou impossible de classer vos œuvres dans une des case « danse » ou « théâtre » ?

Dorothée Munyaneza : J’ai choisi la catégorie d’indiscipline car les œuvres que j’ai envie de créer font appel à la musique, au chant, à la danse, au théâtre et d’autres formes artistiques – je souhaite ne pas être catégorisée. Par mon pays, voulez-vous parler du Rwanda ? Parce que je suis également britannique et je vis depuis bientôt neuf ans en France et je me sens aussi dans mon pays, ici.

Une de vos pièces interrogeait : «Et vous, où étiez-vous le 6 avril 1994 ?». Cette question est liée au génocide du Rwanda, que vous avez vécu… dans le monde tel qu’il est, tel que vous l’observez, pensez-vous qu’un tel événement : un massacre ethnique immense ( 800 000 morts je crois) est possible encore, en Afrique et dans le reste du monde ? Pensez-vous que les Hommes ont tiré enseignement de cette tuerie pour ne plus recommencer ?

Ma première pièce s’intitulait Samedi Détente et la phrase Où étiez-vous en avril 1994 est une question que j’ai longuement posée à mes collaborateurs Alain Mahé et Nadia Beugré lors de nos résidences et que je voulais également poser durant le spectacle.
Je pose cette question dans Samedi Détente car je cherche à savoir ce qui se passait dans la vie de ces personnes qui viennent voir Samedi Détente au moment où le génocide des Tutsi au Rwanda avait lieu. Certains n’étaient pas nés, d’autres venaient de naître, d’autres allaient terminer leurs études, tandis que d’autres se mariaient, et d’autres divorçaient… Cette question peut encore être posée par exemple par une syrienne qui me demandera dans dix ans Où étais-je en avril 2017, je lui répondrai entre autre que j’étais en train de préparer Unwanted, une pièce où je parle notamment de femmes syriennes. Nous êtres humains sommes capables de très belles choses et de terribles actes envers nos semblables, et souvent nous oublions vite les atrocités commises et les recommençons, par exemple les massacres que subissent le peuple syrien ou les yézidis.

Vous avez abordé en 2015 le génocide du Rwanda. Quel est le sujet de « Unwanted » ?

En novembre 2014, je créai Samedi Détente une parole autobiographique sur mon enfance pour parler du génocide des Tutsi en 1994. Vingt ans plus tard, je revenais sur ces souvenirs douloureux pour parler de ceux qui ne sont plus.
Depuis quelques temps, je m’intéresse au corps de la femme, au corps intime bafoué. Dans Unwanted, je veux poursuivre ce travail de partage, de témoignages, en m’intéressant surtout aux paroles de femmes dont le corps a été violenté car elles vivent dans des zones ravagées par la guerre et les massacres de grande envergure. Je me suis intéressée à ce que le corps féminin devient en temps de conflit, de massacre ou de génocide. C’est en regardant L’Homme qui répare les femmes, de Thierry Michel, sur Docteur Denis Mukwege, un gynécologue-obstétricien congolais, qui opère des femmes dans l’est du Congo qui ont été violées que j’ai commencé mes recherches sur la question du crime, du viol comme arme de destruction massive. Et l’histoire de notre humanité est remplie d’exemples où ce crime est commis en toute impunité, que ce soit au Congo, en ex-Yougoslavie, au Rwanda pendant le génocide des Tutsis, en Syrie aujourd’hui…

Pensez-vous qu’Avignon est une bonne « caisse de résonnance/raisonnance » pour le spectacle vivant africain ?

Je suis honorée de pouvoir créer Unwanted au festival d’Avignon, que je pense être en effet un endroit important où notre parole artistique peut résonner /raisonner – le jeu de mot est de vous ! – que l’on soit européen, africain, mondial. Il est vrai qu’il y a un nombre important d’artistes contemporains en Afrique ou dans la diaspora, qui créent depuis longtemps et d’autres qui commencent à créer, et ensemble nous abordons différemment notre art, nos histoires et je nous souhaite continuer à raconter notre monde là où les espaces s’ouvrent, tout en fendant ces murs physiques et mentaux érigés de plus en plus haut, ici et ailleurs.

La Charteuse de Villeneuve est un lieu fort, chargé… vous y revenez, vous le trouvez adapté à votre travail ? Y avez-vous trouvé une source d’inspiration ?

Nous sommes venus la première fois à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon en juillet 2015 lors de la programmation de Samedi Détente dans Rencontres d’été de Catherine Dan. Nous y revenons pour la création d’Unwanted. La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon est à la fois un lieu marqué par le temps qui passe et ceux qui l’ont habité. J’aime beaucoup y être, je me sens bien dans ce beau lieu paisible. Je trouve que le temps y est plus étiré, ce qui aide dans ces moments quand tout s’accélère, être un peu à l’écart du centre-ville d’Avignon tout en étant capable de nous y rendre rapidement, est un attribut. C’est un endroit pour moi où le silence accompagne la créativité.

Propos recueillis par Emmanuel Serafini

Photo Richard Schroeder

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