DES TERRITOIRES (…D’UNE PRISON L’AUTRE) : BAPTISTE AMANN RECIDIVE !

« Des Territoires (… D’une prison l’autre) » Texte et mise en scène Baptiste Amann – TnBA, Bordeaux – du 5 au 9 décembre 2017.

Des Territoires… Baptiste Amann récidive…

Second volet d’une trilogie dont le premier opus Des Territoires (Nous sifflerons la Marseillaise) fut présenté sur cette même scène du TnBA la saison dernière, ce nouvel épisode s’inscrit dans le droit fil du précédent. Prendre « pré-texte » de l’histoire intime d’une fratrie (trois frères et une sœur) qui, autour du décès de ses parents, va revivre des secrets enfouis jusqu’à ce que s’invitent dans son présent des événements appartenant eux à la grande Histoire, telle est la marque de fabrique des productions de Baptiste Amann. Si, dans le premier épisode, l’Histoire faisait irruption sous la forme des ossements de l’illustre Condorcet, héros de la Révolution française, retrouvés miraculeusement dans le jardin du pavillon de banlieue où les protagonistes ont grandi, là il s’agit de Louise Michel en personne, réincarnée en féministe combative de 2017, mais aussi de la vraie, figure emblématique des Communards de 1871. En effet le jeune metteur en scène épris de liberté – autant formelle que sur le fond – affectionne la double temporalité dont le choc peut (ou non) créer du sens.

« J’écris du fond de ma cellule. Ils n’ont de cesse de me présenter un curé pour faire entrer Dieu dans ce corps qu’ils détruiront. Je vais plaider pour toi Théophile [Théophile Ferré, exécuté au camp de Satory près de Versailles où Louise Michel, son amie de combat mais aussi de cœur, était détenue pour avoir combattu les Versaillais hostiles à La Commune]. En joue, feu ! Ils assassinent partout. Au coin des rues, au pied du Pont-Neuf… 30 000 Français fusillés par des Français. Voilà la République et son vrai visage ! Peu leur importe la Démocratie, ils n’ont que des envies de mort », Louise Michel, Maison d’arrêt, 1871. C’est par ce tableau vivant, projetant la figure tutélaire des Communards dans le présent du plateau, que s’ouvre le spectacle.

Puis, comme dans un champ contre champ, témoigne face aux spectateurs un certain personnage, né en 1990, Français, 1m 90, 87 kg, n° d’écrou, téléphone Galaxy, montre Casio, 7 euros 30 en poche, courte peine de 18 mois… Le Français musulman et l’homme noir qui l’a rejoint à sa sortie de prison vont se retrouver l’instant d’après, et par le plus grand des hasards, au milieu du salon désert de la fratrie… encore occupée à cette heure-ci par l’enterrement de ses parents. Père et mère défunts que les frères et la sœur ont « portés » – au sens littéral – en terre, après une inénarrable marche à pied à travers la campagne, cercueils à l’épaule, l’entreprise de pompes funèbres leur ayant fait faux bond au dernier moment suite à la non communication d’un numéro de carte bleue… « Ah si vos parents vous voyaient ! », loufoquerie délirante répétée en écho digne des Monty Python accentuée encore par les commentaires surréalistes du frère handicapé. La boue du cimetière, le peuple de bêtes qui criaient, les reptiles, la boue qui rentrait dans les poumons, le cou de l’hippopotame brisé, le cercueil qui s’ouvre, puis la mise en terre… normale, elle. Baptiste Amann aime le mélange des langages et des genres, il en fait théâtre.

Les fausses étreintes terminées, c’est le retour d’enterrement de la fratrie dans le pavillon de banlieue, lieu des secrets de famille jamais exhumés. A la faveur de la place libérée par la mort de leurs géniteurs, frères et sœurs vont se livrer à d’impromptus règlements de compte… interrompus par la présence des deux intrus auxquels vient s’ajouter celle de Louise Michel 2017, tente Quechua en bandoulière. Et comme la police a décrété le couvre-feu – dixit la révolutionnaire – pour cause d’émeutes dans les banlieues, il faut se faire à l’évidence : ce petit monde devra cohabiter le temps d’une soirée, celui de la représentation théâtrale… La réflexion dépitée de la sœur prend acte de cet état de fait : « Il y a quelque chose qui ne va pas… C’est un rêve. Il y a toujours une anomalie dans la vérité ».

Louise Michel déplie sa tente pour s’installer au milieu du salon squatté, bien décidée à profiter de l’occasion offerte par le confinement forcé pour mener la guerre contre le grand capital. En effet, propager la parole pour réaliser la synergie des luttes, telle est la mission de son action militante.

Tout devient objet de débat : le statut du frère handicapé qui a fait dans sa culotte, donnant ainsi consistance à ses propos – « la politique c’est du caca » -, le « on » impersonnel des laissés pour compte victimisés une seconde fois par eux-mêmes, la tentation d’accepter l’offre d’achat d’un promoteur immobilier… le tout accompagné de prises de parole truculentes des marginaux : la société ne fournit que des pirates ! la Révolution n’existe plus !
Retour brutal à l’Histoire, un drap blanc barré du slogan « Que vive la Commune ! » étant dressé en fond de scène. Elisabeth Dmitrieff, une autre femme emblématique qui prit part non seulement aux soins des blessés mais aussi aux combats de rue de la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871, fait irruption sur le plateau pour crier un véhément « A la colonne Vendôme ! », réclamant à cor et à cri la destruction de ce symbole impérial.

Ce seront des extraits exaltés des Mémoires de Louise Michel, entendue en voix off, qui constituent l’avant-chute du spectacle… Comment faire la Révolution sans une goutte de sang ? Le 24 février 1882 mourait discrètement Marie Ferré – la sœur de Théophile – qui elle aussi avait grandement pris part aux destinées de la Commune. La Commune… Qu’avons-nous changé ?… L’homme libre est l’unique raison de l’espérance. Les 72 jours de la Commune sont l’espoir. Le 18 mars, faisant face aux canons alignés sur la Butte Montmartre, les femmes insoumises tenaient des couteaux à la main et hurlaient aux troupes de Thiers qu’elles ne plieraient pas. En haut de la Butte, les soldats ont baissé leur baïonnette…

Une voix présente l’interrompt : Mais deux mois plus tard, Paris était un charnier livré aux pelotons d’exécution ! L’Histoire nous écrasera. Nous ne gagnerons pas. La Révolution, c’est un fantasme de petit bourgeois. L’esprit sécuritaire viendra toujours à bout du désir de liberté.

Et une autre voix complète : Seule l’anarchie permettra à la justice d’exister.

Enfin, comme la cristallisation de ce débat, les très beaux mots prêtés à Théophile Ferré résonnent comme un hymne à la joie : « Louise, j’ai bien reçu tes lettres. Leurs balles viennent de m’atteindre. J’ai souri, j’ai cru voir mes camarades. Je n’ai jamais su conclure… Nous autres humains, nous croyons à des choses immortelles. Le monde a beau se défaire, il se refait toujours. C’est là l’indescriptible beauté du monde ».

Mené tambour battant par une troupe de jeunes comédiens enthousiastes et totalement gagnés à leur mentor, tout aussi convaincu qu’eux que le théâtre est essentiel à la vie, ce deuxième volet débordant d’énergie créatrice d’émotions fortes réitère les qualités du précédent… tout en suscitant les mêmes réserves.

Traversés par un anachronisme – les Révolutions de 1789 puis de 1871 – les thèmes de l’histoire intime des protagonistes, dépassés par leur propre histoire, rencontrent ceux de la grande Histoire autour d’une certaine conception de l’engagement nécessaire. Mais, même si les deux discours existent pleinement de manière fort cohérente, il y a solution de continuité entre les deux. En effet, ces deux discours très charpentés l’un et l’autre, très écrits et construits dans chacun des espaces qui leur sont dévolus, ne se contaminent pas puisqu’ils sont développés en parallèle sans jamais se rejoindre ce qui créée une rupture d’intérêt. D’où ce ressenti d’une juxtaposition arbitraire de temporalités qui peut donner l’impression d’un essai un peu « foutraque », tirant à hue et à dia pour entraîner le spectateur vers un lieu non identifiable où il a parfois un peu de mal à exister. Si le but était de déconstruire les objets théâtraux pour aller voir « ce qui reste quand il n’y a plus rien », il aurait fallu alors être beaucoup plus radical dans l’organisation du chaos. Ceci dit, et malgré ces quelques réserves, le travail de Baptiste Amann, très ouvert à la confrontation, présente de telles potentialités que l’on a hâte de découvrir le troisième volet de sa trilogie, autour cette fois-ci de la Révolution algérienne. Rendez-vous est pris…

Yves Kafka

Production Compagnie du Soleil Bleu – Coproduction TnBA, OARA, Festival d’Automne Paris, Comédie de Reims-CDN, Théâtre de la Bastille, Théâtre Sorano Toulouse.

Photos Victor Tonelli

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