TRENTE TRENTE : FORMES COURTES POUR VOYAGE AU LONG COURS

FESTIVAL TRENTE TRENTE – Soirée du jeudi 1er février au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan : « Quotidien de l’Empreinte » Didier Lasserre / « Tafel 1  » Ensemble Aabat / « Les Soupirs » Collectif a.a.O / « Aneckxander » Alexander Vantournhout & Bauke Lievens.

« Les Soupirs », « Aneckxander »… formes courtes pour voyage au long cours

Le Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan accueillait jeudi soir le Festival Trente Trente pour une soirée composée de quatre volets. Si Quotidien de l’Empreinte de Didier Lasserre expert en musique expérimentale minimaliste testant ici les ressources sonores d’une timbale baroque bordée de cymbales, et, à un degré moindre, Tafel 1 de l’Ensemble Aabat proposant une « immersion dans l’imaginaire du compositeur allemand Manos Tsangaris » à partir d’un théâtre d’objets éclairés par des lumières évanescentes, des sons parlants, et des frottements en tous genres, ont pris chacun le risque d’une audience confidentielle en s’adressant à un public d’initiés plus à même d’en apprécier les références et citations, les deux autres propositions – tout aussi exigeantes et pointues mais plus « ouvertes » quant à leur réception – ont créé l’événement.

Le temps de deux escales – Les Soupirs et Aneckxander -, les spectateurs, séduits par les interprétations musicales mixées à une voix au timbre ensorcelant sur fond d’une scénographie onirique composées par le Collectif a.a.O, et impressionnés à n’en pas croire leurs yeux par la performance corporelle poussée jusqu’à un degré d’authenticité d’une pureté adamique d’Alexander Vantournhout, les spectateurs se sont abandonnés corps et âme à une invitation au voyage intérieur les menant très loin… jusqu’au plus près d’eux-mêmes.

Les Soupirs, dont on doit la conception à Carole Vergne & Hugo Dayot versés dans la création d’objets hybrides convoquant chorégraphie, musique et arts visuels dans le but avoué d’introduire à un univers insolite, distillent les lieder de Franz Schubert recomposés par le biais des accents aériens du contre-ténor, Hicham Squalli, et de la musique suave interprétée par la guitare basse de l’alchimiste sonore qu’est Erik Baron. De cette voix – d’une pureté saisissante et dont la tessiture crée le trouble tant les frontières entre masculin et féminin sont ici abolies – soutenue par les accents mélancoliques des lieder qui l’accompagnent en boucles lancinantes, se dégage un pouvoir hypnotique décuplé par une scénographie de fumées et lumières crépusculaires.

Immergés dans cet univers sonore et visuel aux vertus oniriques, les repères s’estompent et nous nous prenons à planer comme sous l’effet de substances psychoactives en suspension dans les volutes de fumée. Une expérience sensible in vivo où, s’élevant dans les rayons de lumière dessinant l’espace plongé dans l’obscurité, se font entendre des notes chantées qui résonnent au creux du souvenir. Et lorsqu’elles deviennent, ces notes égrenées, simples chuchotements et que la lumière revient, on se demande pourquoi le rêve n’a pas duré plus longtemps.

Aneckxander, forme courte présentée comme une autobiographie tragique du corps, est « à plus d’un titre » la rencontre entre un performer affranchi de tous tabous, Alexander Vantournhout, et d’un corps, le sien, au cou vécu comme démesurément long. Que faire de cette représentation de soi peu laudative qu’il exporte dans le mot valise annonçant sa performance ? Soit, ce qui serait le sort commun, on s’abîme dans une dépréciation qui conduit à sa disparition, au moins symbolique, ou, au contraire, ce corps ressenti comme difforme, on le projette sur la scène pour en faire l’objet de tous les regards.

Ainsi, le performer va-t-il exposer dans tous ses états son long corps qu’il met très vite à nu pour qu’aucun des mouvements de ses muscles mis à l’épreuve ne puisse passer inaperçu. Se contorsionnant à l’envi, il se déplace mains posés sur les pieds, tête entre les jambes. De sauts de puce en avant, il rectifie sa course par des sauts en arrière. Son corps n’est plus qu’une matière à expérimentation, une matière qu’il travaille comme de l’argile. Il l’allonge sur le sol, lui impulse des mouvements de reptation, de contorsion, le confronte à des équilibres impossibles, à de grands écarts où seule sa main protège son sexe d’un choc trop violent avec le sol. Ces figures improbables qui donnent à voir son corps dans tous les états sont ponctuées par des exercices où, les épaules droites, il allonge démesurément son cou jusqu’à ce que ce dernier lui fasse rompre la position d’équilibre en le projetant irrésistiblement vers l’avant.

Puis, il exécute des chorégraphies acrobatiques où son corps dessine des arabesques dans l’air sur les notes délivrées par un clavier posé en coin de scène. Chaussant ses brodequins à semelles compensées qui le grandissent démesurément, et enfilant ses autres extrémités dans des gants de boxe, il se livre à des acrobaties enchaînant poiriers, sauts périlleux avant et arrière, et jetés violents au sol. Tout ce qui peut permettre à ce corps, mis à l’épreuve, une extension de ses limites est expérimenté de manière répétitive, voire brutale.

Parfois, il s’arrête, regarde lentement la salle avec un sourire de contentement se dessinant sur son visage – il a pu vérifier qu’on a d’yeux que pour ce corps qu’il expose en le travaillant en tous sens – et il se remet à la tâche en expérimentant d’autres postures désarticulant bras et jambes pour mieux en éprouver l’existence. Plus il parvient à déformer ce corps pour le donner à voir, plus prend forme en lui la satisfaction de tendre vers son but ultime. Sourire béat, yeux émerveillés, tête sortant de son long cou, il étire de sa bouche une langue fictive démesurément allongée, couplant ce geste d’un autre parallèle, concernant son sexe – réel lui – étiré de l’autre main dans une jubilation enfantine le rendant splendidement humain. Une dernière fois, il défie les lois de l’équilibre, en lançant son corps à la renverse, ses pieds lestés de leurs chaussures plombées collés au sol.

Et lorsque la « performance » arrivera à son terme, il aura accouché de ce corps dont il ne voulait pas, mais qui exposé dans tous ses états, trouve – pour un soir encore – une légitimité. En rencontrant notre regard instituant, ce corps est né à lui-même. Il restera ainsi, nu, plus d’une demi-heure après la représentation à parcourir le plateau en tous sens comme si le personnage-personne qui est advenu devant nos yeux ne pouvait, au risque de s’effondrer à nouveau, se déprendre des regards qui lui ont rendu sa raison d’être.

Ainsi prend fin (provisoirement) la quinzième édition de Trente Trente qui a pleinement répondu à nos attentes iconoclastes – à prendre aussi dans le sens premier de destruction d’images « pieuses » – en offrant sereinement à la création libérée des carcans de formats, d’identités labellisées et de contenus certifiés, un espace pour un art vivant… compositeur de fantaisies indisciplinées.

Yves Kafka

Festival Trente Trente, du 23 janvier au 2 février, Bordeaux Métropole et Nouvelle Aquitaine

Images : ANECKXANDER, Photo Bart Grietens / Les Soupirs, Photo Bastien Capela

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