TRIBUNE : JEFF KOONS, ALOÏS RIEGL, JEAN BAUDRILLARD, LE SIMULATIONNISME ET LA MORT.

TRIBUNE : « Jeff Koons, Aloïs Riegl, Jean Baudrillard, le simulationnisme et la mort »
par Yann Ricordel

Bien que ne sachant pas où en est l’affaire Koons, il m’a semblé, pour le peu qui m’en est parvenu, que des éléments d’histoire, et en particulier d’histoire de l’art occidental en lien étroit avec l’histoire des idées, manquaient cruellement au débat.

Nulle part je n’ai vu mentionné le rattachement de Koons, en début de carrière, au mouvement dit « simulationniste ». Un mouvement dont le slogan pourrait être cette phrase tirée de « Simulacres et simulation » de Jean Baudrillard (un philosophe-star beaucoup lu et commenté aux Etats-Unis à partir de la fin des années 70), stylisticien qui n’affectionnait rien tant que la double négation : « Du même ordre que l’impossibilité de retrouver un niveau absolu du réel est l’impossibilité de mettre en scène l’illusion. L’illusion n’est plus possible, parce que le réel n’est plus possible. »

Ainsi, lorsque Koons commence à oeuvrer en tant qu’artiste, alors que la tragédie de la guerre du Viet-Nam s’est suffisament éloignée dans le temps pour pouvoir affirmer, dans une ambiance d’ingénuité culturelle et historique post-structuraliste, que le « signifiant homme » est entièrement agi et supporté par des structures autonomisées de toutes sortes, il est tout à fait recevable de dire que l’art non plus n’est plus possible, et que la seule chose qui le reste est sa simulation. Et si le réel n’est plus et que l’illusion tient lieu d’ordre (ce que Guy Debord a nommé « société du spectacle »), la critique n’est plus d’aucune utilité, et la place est grande ouverte pour l’amoralisme (et pour tout dire : le nihilisme), qui sont les fondement de l’oeuvre de Koons, et le reste dans ses développement les plus récents.

Comme antidote à Jean Baudrillard, je recommande de se tourner vers un ouvrage discrètement publié mais indispensable de Jacinto Lageira : « d’étranges réactions d’intellectuels de divers bords ces dernières années, surtout depuis le 11 septembre 2001, ont consisté à porter un regard fataliste sur la réalité du ou des terrorismes au point de raviver, parfois involontairement, une idéologie que l’on pensait définitivement abandonnée : l’esthétisation du politique.

Cette esthétisation aux facettes aussi nombreuses qu’insaisissables — les événements, surmédiatisés, sont souvent présentés comme fantasmés, virtuels, donc irréels —, révèle une triste propension à omettre que cela est arrivé, que cela s’est produit, que des milliers de personnes sont mortes, continuent de mourir et mourront. […] cette « déréalisation » du réel sur le plan théorique : Jean Baudrillard. Lageira s’enhardit et poursuit :
« l’esthétisation s’accompagne d’une autre attitude, parallèle, mais qu’elle recoupe parfois, celle de la dénégation de la réalité au profit de son caractère virtuel, irréel, voire fictif. Car il ne s’agit pas véritablement de nier la réalité, mais de la dénier, de la repousser dans une sorte de non-effectivité, de non existence. Déclarer, comme le fit Jean Baudrillard dans La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu, que cette guerre fut à tous points de vue une vaste illusion parce que les médias n’ont pu ou n’ont pas voulu en rendre compte, peut passer pour une position clairvoyante tant qu’elle n’est pas rattrapée par la réalité. L’analyse peut s’avérer pertinente à maints égards, à condition que l’on reconnaisse l’existence des morts, des disparus, des blessés -1. » Et effectivement, à des dates plus récentes, les attentats de 2015 et 2016 ont été comme un violent douloureux retour sur notre bon vieux plan d’immanence.

Si l’on a pu dire du Xxe siècle qu’il aura été un « siècle de catastrophes », il à également, et logiquement, été un « siècle de monuments », des monuments pour toutes occasions, à tous propos. En ce Xxe siècle tout juste naissant, l’historien de l’art Aloïs Riegl écrit :

« Le monument n’est plus que le substrat sensible nécessaire pour produire sur le spectateur cette impression diffuse, suscitée chez l’homme moderne par la représentation du cycle nécessaire du devenir et de la mort, de l’émergence du singulier hors du général, et de son progressif et inéluctable retour au général -2. »

Ce que nous propose Jeff Koons, par une œuvre qui semble exister virtuellement dans une perpétuelle « valeur de nouveauté », c’est l’amnésie pour tout un chacun, en tant qu’individu séparé, celle-là même des utopies irréalistes de l’accélérationnisme et du trans-humanisme, au détriment de la communauté reliée par le souvenir, acceptant un destin terrestre et un horizon commun : la mort.

Yann Ricordel

1- Jacinto Lageira, La déréalisation du monde. Réalité et fiction en conflit, Paris, Editions Jacqueline Chambon, 2010, pp. 7-8

2- Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments [1903], Paris, Editons du Seuil, coll. « Espacements », 1984. Traduction de l’allemand de Daniel Wieczorek, avant-propos de Françoise Choay, p. 46.

Image: Jeff Koons, Paris Terrorist attack, installation

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