« VEHEMENCES », ARTAUD A CORPS PERDU : LA MALADIE DE LA VIE

« Véhémences » textes extraits du « Pèse-Nerfs » d’Antonin Artaud, Cie Tiberghien et ensemble musical Proxima Centauri – mise en scène Jean-Pascal Pracht – Le Lieu sans nom – Bordeaux, du 8 au 11 mars.

Tout commence par les éructations syllabiques d’Antonin Artaud diffusées des coulisses, alors que sur l’avant-scène, émergeant du noir où elle était plongée, campée droite sur ses jambes, la pianiste de l’ensemble Proxima Centauri, laisse longuement courir ses doigts sur un clavier imaginaire, pianissimo d’abord avant de s’emporter comme les traits distordus de son visage et les mouvements heurtés de ses bras le font « entendre », silencieusement. La voix sans le visage de celui qui profère des mots eux-mêmes découpés en syllabes, la musique muette sans les touches du piano qui la produit, d’emblée nous sommes introduits dans l’univers chaotique de celui qui dès son troisième « é-cri », publié dès 1925, tonnait en guise d’avertissement : « je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien. Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs. Une sorte de station incompréhensible. »

Et ce sont justement des extraits du Pèse-Nerfs que – par la voix de son comédien Christian Loustau – la Cie Tiberghien, mue par un esprit libertaire ancrée dans son ADN, a choisi d’adosser aux musiques de Proxima Centauri dont les créations bousculent elles aussi les codes établis en revendiquant le rôle de « défricheurs de nouveaux territoires ».

Le comédien incarnant Artaud apparaîtra de profil, comme en ombre chinoise se déplaçant lentement sur l’oblique d’un panneau blanc où se détache sa silhouette mise en branle par les mots qui jaillissent de lui. « Des mots à mi-chemin de l’intelligence et du néant… la fuite ralentie de l’esprit… je suis le seul témoin de moi-même, des imperceptibles transformations de ma personne et des corpuscules vitreux du monde… Les termes de ma pensée sont des termes et je suis paralysé par mes termes ». La pianiste déchire alors le drap blanc qui recouvre son piano en déséquilibre, et se met à interpréter Makrokosmos de George Crumb. La saxophoniste baryton interprétant Saxo1d’Ivo Malec voit l’embout de son instrument dérobé par un individu traversant subrepticement le plateau, ce qui ne l’empêche pas de continuer à souffler dans son instrument castré.

« Toute la gent littéraire est cochonne. Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, tous ceux qui sont maîtres de de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tout ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit, tous ceux-là sont des cochons… Rien, sinon un Pèse-Nerfs ». Le batteur agenouillé au-dessus de sa caisse claire abandonne ses baguettes pour frapper avec ses mains la peau à nue. Des échos de voix de la salle répondent confusément au plateau. Un homme traverse l’espace de la scène, portable à bout de bras, et s’attarde complaisamment comme pour réaliser des selfies. Un autre contemple une boule lumineuse tandis qu’une flûte fait entendre les sons discordants d’Exorcisme de François Rossé.

Et les paroles d’Artaud viennent « s’articuler » sur ce fonds musical désarticulé… « Je vous l’ai dit, que je n’ai plus ma langue, ce n’est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue. Je serai compris dans dix ans. Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons. On apprendra ce qu’est la configuration de l’esprit, et on comprendra comment j’ai perdu l’esprit. Je n’aurai plus besoin de parler ».

Alors, joignant le geste à la (non)parole, le comédien et les musiciens avancent lentement en front de scène en se tordant chacun longuement les doigts. La représentation trouve ainsi une chute à l’unisson de la petite musique qui habite la tête de l’auteur du Pèse-Nerfs : ce qui circule dans le corps appartient au corps véhément. Sans conteste, le pacte conclu entre le théâtre et son double musical a produit ses effets.

Yves Kafka

Antonin Artaud, Autoportrait, 24 juin 1947, crayon et craies de couleur sur papier.

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