TRENTE TRENTE : VIBRATIONS MEMORIELLES

FESTIVAL TRENTE TRENTE, Bordeaux – « La Prophétie des Lilas » conception Thibaud Croisy, interprétation Thibaud Croisy et Sophie Demeyer / « Ersilia » création Alvise Sinivia. Soirée du vendredi 25 janvier à La Manufacture CDCN de Bordeaux.

Trente Trente : Vibrations mémorielles

On dit qu’à l’état solide un verre garde le souvenir du liquide qu’il fut à haute température avant de se figer sous l’effet d’un refroidissement rapide… « La Prophétie des Lilas » et « Ersilia », chacun dans son domaine d’élection, réitère ce principe physique pour mener à la rencontre de la petite musique des origines. Raffinement des notes tant parlées que musicales qui viennent enivrer délicatement de leur parfum subtil le spectateur conquis.

« La Prophétie des Lilas » résonne longtemps après avoir été énoncée, un peu comme ces secrets de famille dont on est « sensé » ignorer l’existence tout en pressentant intuitivement, dans les replis de sa chair, de quoi il retourne. Thibaud Croisy, en conférencier de sa propre histoire – assisté de Sophie Demeyer aux manettes d’un « rétroprojecteur » bien nommé qui diffuse en direct sur grand écran les objets reliques d’un passé à recomposer – s’emploie à lire la confession d’un enfant du siècle à la recherche du trentenaire qu’il est devenu. Le texte délivré d’une voix suave, avec une émotion toujours retenue comme il sied à l’évocation de situations tangentes risquant de submerger d’affects déferlant, se love dans les plis des errances prospectives d’un Patrick Modiano partant à la recherche de pans obscurs de sa vie d’antan. Et ce cheminement le conduit tout « naturellement » sur le seuil de celui qui le mit au monde, à la Clinique des Lilas, dans le grand Paris, un certain dix novembre 1986.

Les souvenirs sont comme des lambeaux de peau attachés à des fils de fer barbelé, ils témoignent d’un passé à jamais révolu – mais a-t-il seulement « vraiment » existé ? – dont les matériaux composites disent plus de notre présent fantasmé que du passé à reconstruire qu’ils sont sensés révéler. Ainsi la question obsédante des origines lui est-elle posée au travers de la résurgence d’un dîner partagé en 2005 avec le docteur Johnson dans le salon du pavillon d’Arcueil (photo à l’appui) où il habitait alors avec sa mère et sa petite sœur. Quel lien unissait celle qui l’avait porté dans son ventre et son médecin accoucheur pour que le docte praticien ait pu accepter cette invitation privée ? De cette soirée, se détache le souvenir du docteur lui confiant qu’il avait été ému de le revoir, « ce tout petit poing fermé » (photo d’une main minuscule aux doigts fermés sur eux-mêmes) apparu dès la première échographie.

Dix ans plus tard repensant à ce dîner, il n’aura de cesse que de retrouver cet homme qui – mais à quel titre ? – a présidé à sa mise au monde. Des emails (photos) échangés avec sa mère, installée depuis à Bali, il ressort que, comme elle, le docteur était engagé dans les luttes politiques des années soixante-dix en faveur du droit des femmes à l’avortement. Fasciné par le sexe féminin – passion héritée de son accoucheur ? – il acquiert dès lors quantité de livres de gynécologie « achetés chez Gibert » et envisage d’en élire une planche pour couverture d’un roman « jamais publié car trop mauvais ». Partant sur les traces du docteur (photos successives du métro Montparnasse Bienvenue, d’une rue, d’un immeuble, et – comme dans un zoom rapproché terminant le travelling avant – du nom « Johnson » plaqué sur une boîte aux lettres du hall d’entrée), il en pousse la porte.

L’homme, visiblement ému de le voir et réciproquement, consacre désormais son existence à l’étude du statut juridique du corps humain. Pour pouvoir s’opposer à la liberté de chacun de disposer à sa guise de son corps, est-il acceptable que l’Etat ait inventé le concept à géométrie variable de « dignité humaine » afin d’en légaliser l’usage de manière conservatrice ? Lui dont le combat de toute une vie, après avoir pratiqué dans sa jeunesse des centaines d’avortements clandestins, fut dédié à la libération de l’IVG, et dont l’échange monnayé des éléments du corps humain est désormais devenu le combat, n’a de cesse d’œuvrer pour l’abolition des limites opposées à la jouissance inaliénable de la propriété « naturelle » de chacun et chacune.

Le jour suivant cette rencontre fondatrice, il errera dans Paris (photo de lui, bière à la main dans un café) et prend alors la décision de ne plus s’en laisser compter par les lois répressives. « Sous influence » – quelle part faut-il voir là avec l’hérédité ? – il se décide à ouvrir la boîte métallique renfermant les reliques de son corps (photos de quelques dents, d’une unique dent de lait, d’une mèche de cheveux de ses un an) avant de, quelques années plus tard, créer un scandale retentissant afin de récupérer un kyste qu’on venait de lui enlever… Traçant l’itinéraire des rues de Paris parcourues à la recherche de ce qui lui échappe, il boucle la boucle en se retrouvant devant le pavillon d’Arcueil (à nouveau projeté).

Mais ce qui est là énoncé n’est pas le plus important… en parler n’est pas l’essentiel qui lui se love non dans les pleins mais dans les déliés des non-dits libérant comme un parfum subtil les exhalaisons d’une petite musique troublante. Fragments de souvenirs resurgis, reconstruction d’un récit pouvant renvoyer au roman familial freudien, ce parcours en terres « in-connues » étayé par des images rétro-projetées en direct, font de cette histoire de vie – celle de l’auteur – authentifiée par des preuves « apparemment » tangibles, une fable fabuleuse sécrétant en creux autant de questions sur nos origines que sur nos corps dont la jouissance semble mise sous scellés. Un moment particulier, à accueillir en douceur et à laisser distiller en soi comme un élixir propre à entrouvrir des portes secrètes.

« Ersilia » explore d’autres vibrations mémorielles, celles émises par les trois tables d’harmonie de pianos éviscérés, dressés à la verticale, que des fils de nylon les reliant dorénavant entre elles vont habilement « percuter ». Alvise Sinivia, interprète lui-même le rôle de l’homme-archet frottant et pinçant les fils au gré d’une savante chorégraphie, « apparemment » improvisée, impliquant l’ensemble des parties de son corps voué tout entier à Apollon, dieu de la musique,. Les mouvements vibratoires ainsi transmis aux filins invisibles par le va-et-vient incessant de ses bras, ses genoux, ses pieds, son buste et sa tête vont se propager aux cordes puis aux cadres pour « réveiller » les tables d’harmonie mises en résonance et donner vie à la musique. Déambulant impérial entre sa création – les notes émises – il devient Deus ex Machina, inspiré et inspirant.

Yves Kafka

Photo © Emmanuel Valette

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