« LES VIVANTS » : ET SUR LE MUR J’ECRIS TON NOM… LIBERTE !

« Les Vivants », Cie Auguste Bienvenue, conception et chorégraphie Lacina Coulibaly, Bienvenue Bazié et Auguste Ouédraogo, Glob Théâtre de Bordeaux, du 26 au 28 mars 2019.

Lorsqu’aux heures sombres de la France occupée, le poète Paul Eluard trouait la chape de plomb de son cri libertaire, il n’aurait pu mieux souhaiter que d’autres que lui reprennent – « à bras-le-corps » – cette aspiration princeps, jetant à bas les murs élevés pour diviser, séparer, incarcérer. Autres temps, autres dangers liberticides. Ainsi, aux antipodes du cauchemar imaginé par l’actuel président étatsunien de construire un monumental mur afin de rendre étanches les frontières entre le pays dominant et le « sous-pays » mexicain, deux chorégraphes burkinabè – Auguste Ouedraogo et Bienvenue Bazie – mettent eux, depuis dix années, toute leur énergie au service d’un projet générant l’espoir en un avenir émancipé des entraves ultraconservatrices. Au-delà des lignes de frontières internes ou externes qui excluent, favoriser l’émergence de danseuses du continent africain ayant élu la pratique de leur art comme sésame vers l’affranchissement ô combien légitime des femmes – de toutes les femmes – telle est leur ambition esthétique et politique.

Porté par sept danseuses originaires pour quatre d’entre elles du Burkina Faso, pour l’une du Niger, et pour les deux autres de France, le nouveau projet initié au Centre de Développement Chorégraphique La Termitière de Ouagadougou en 2017, « prend corps » – pour sa première en France, après une semaine de résidence – au Glob Théâtre de Bordeaux, découvreur de talents potentiels.

Si l’on sait depuis longtemps que le corps est un langage en soi, on n’en est pas moins secoué en « entendant » ce que nous disent ces corps de femme travaillés par des mouvements incessants de révoltes franches, d’observations craintives et d’apaisements grégaires. Leur énergie débordante, venue de la scène à hauteur de spectateurs, éclabousse la salle sous l’effet d’une force communicative « parlant » à nos sensibilités délogées de leur torpeur ensommeillée. C’est comme si on assistait in situ à l’émergence improvisée – alors qu’elle est minutieusement écrite – de l’éclosion féminine, dans les affres d’un accouchement par forceps tant le combat à mener et jamais gagné n’a en soi rien d’évident. En effet, quand on naît femme – africaine de surplus – le poids des traditions patriarcales subordonnant la gente féminine à une posture sempiternelle de docilité et de soumission à l’homme n’est pas sans nécessiter une énergie considérable de la part de celles qui, à juste titre, refusent cette assignation sociétale liée à la représentation que la gente masculine peut avoir du « sexe faible ». A comprendre, que l’engagement physique des corps sur le plateau, outre qu’il est mis au service d’une chorégraphie efficace, dépasse de beaucoup le cadre artistique pour servir les horizons politiques d’une émancipation féminine revendiquée superbement.

Au tout début, une danseuse – blanche – prend possession « en tous sens » du plateau. Seule au monde, elle s’adonne à des figures variées, livrée au désir d’explorer l’espace. Au-dessus du mur mobile construit en fond de scène, apparaissent alors un ballet de mains noires et une tête de femme noire l’épiant à la sauvette, comme si le spectacle qui s’offrait à elle avait quelque chose d’iconoclaste, heurtant des interdits intégrés. L’une des failles du mur « mis en mouvement », libérera une première jeune femme noire enhardie avant qu’elle ne soit reprise par le mur. Puis, d’autres apparaîtront, leurs mouvements lents et craintifs contrastant avec ce qui les agite intérieurement : prises entre désir de s’extraire de l’invisibilité où on voudrait les cantonner, et la peur réelle d’être rejetées pour avoir osé enfreindre les tables de la loi traditionnelle, elles sont écartelées entre stupeur et mouvement.

Loin de tout manichéisme, c’est la femme blanche qui à son tour va être « impressionnée » par la progression de ces femmes au corps d’ébène qui avancent vers elle et qui, en transe, découvrent l’infinie variété de leurs mouvements débarrassés de leurs amarres astreignantes. Dans un ballet incessant de rapprochements et éloignements, les unes et les autres vont oser se toucher, se découvrir, éprouver la texture du visage de l’autre sur lequel elles laissent courir leurs doigts envieux. Puis, prenant réciproquement appui sur leur dos, elles vont chacune réapprendre à se déplacer en ne formant plus qu’une seule entité fusionnelle. Se disloquant, s’affrontant, elles éprouvent leur altérité. Et lorsque la femme noire disparaîtra un temps derrière le mur, la blanche se sentira seule, éclairée par un projecteur au sol qui projettera alors sa propre ombre, faisant office de succédané.

Viendra le moment jubilatoire où deux femmes noires, portant à bout de bras la blanche à l’horizontale, fracasseront dans le même élan le mur des divisions. Dès lors, les rires vont envahir l’espace traversé par des courses folles. « Faisant face » au public, elles forment une chaîne humaine avant de s’élancer de plus belle vers le premier mur qu’elles abattent sous l’effet de leurs énergies complices. Contemplant leur incroyable œuvre, transcendées par une euphorie jouissive, elles s’empareront des cubes formant le second mur pour se les lancer un à un, avant de former un « tableau vivant ». Juchée sur le plus haut cube, la femme noire à la pose hiératique regarde fièrement droit vers l’horizon, alors que les autres danseuses, agenouillées à ses pieds, n’ont d’yeux que pour la Femme advenue. Ecce Femina !

Quant au tableau final où toutes, montées sur un cube distinct faisant office de socle les grandissant, offrent leur visage transpirant et essoufflé, inscriptions dans leur chair de femme des efforts qu’elles ont dû déployer pour en arriver là, il témoigne que la lutte n’est à jamais terminée pour que triomphe le bonheur d’être soi, en dehors de toute assignation de couleur de peau ou d’appartenance genrée.

Beau moment de chorégraphies à fleur de peau « requalifiant » à juste titre la Femme dans une société prise, quoi qu’on en dise, dans les rets d’un héritage gérontocratique aux relents machistes d’un autre temps, celui de l’esclavagisme honni. Ainsi ces mouvements corporels féminins, jusques et y compris dans la répétition stéréotypée de certaines de leurs postures, sont-ils à vivre comme la mise en mouvement de pesanteurs séculaires à abattre. Et, in fine, c’est le sujet féminin aux couleurs de la diversité qui triomphe permettant d’ajouter la conquête du « e » au beau nom de « vivant-e-s ».

Yves Kafka

Photos Pierre Planchenault

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