« ROBOT, L’AMOUR ETERNEL », « ACCIDENS (CE QUI ARRIVE) » : DEUX SOLI PLUS QU’HUMAINS

« Robot, L’Amour éternel » , texte, mise en scène, chorégraphie et interprétation Kaori Ito / « Accidens (ce qui arrive) », chorégraphie et interprétation Samuel Lefeuvre, création musicale et travail aux platines Raphaëlle Latini / L’Avant-Scène de Cognac (16) jeudi 28 mars, dans le cadre de la 4ème édition du Festival Mars Planète Danse (21 au 30 mars).

La 4ème édition de « Mars Planète Danse » propulse L’Avant-Scène de Cognac en Charente, en offrant des points de vue orbitaux inédits sur le corps en transe. Pour cette soirée « marsienne », deux performances exceptionnelles montrant que l’insoupçonnable légèreté de l’être humain peut se lover dans les plis de mouvements robotiques compulsifs.

« Robot, L’Amour éternel », remet en scène Kaori Ito, la fabuleuse et sensuelle interprète du magnétique « Embrase-moi » – présenté dans ce même Théâtre en janvier dans le cadre du Festival Trente Trente – pour son troisième volet de sa trilogie de l’intime. Alors que les deux premiers prenaient la forme de duos (le premier avec son père, dans « Je danse parce que je me méfie des mots », le second avec son compagnon, Théo Touvet), elle est désormais seule en scène, ou à peu près, puisque son corps se double d’un avatar constitué de prothèses robotiques, éparpillées au sol, qu’elle revêt selon les phases de sa vie morcelée et agitée.

Sous un drap blanc, une forme informe ondule, jusqu’à faire apparaître deux jambes émergeant d’une cavité avant qu’elles n’y replongent. D’une autre cavité, une tête surgit masquée pour sa moitié par un masque neutre évoquant celui exhibé par les danseurs du théâtre nô pour leurs pantomimes ; elle semble contempler les morceaux épars de son corps disloqué au sol. Deux mains portées au visage en détachent lentement le demi-masque. Le corps s’extrait à coups de gestes mécaniques de la fosse pour établir un état des lieux parsemés de parties éclatées de soi. Une application d’un portable servant d’assistant numérique énonce les menus faits du journal de bord, égrenant les aéroports des villes et des escales se précipitant sans trêve, le tout scandé par la même phrase leitmotiv : « Je n’arrive pas à me reposer… » ponctuée par l’objet de la quête : « Je cherche un temps non encadré, un temps qui me fait penser que l’on peut échapper à la mort ».

Le corps reconstitué se remet en branle, se débarrasse de ses épaules et buste en celluloïd, semble hésiter avant de revêtir jambières et hanches dont elle se défait pour genouillère et coudière, autant d’accessoires moulages d’elle-même prolongeant le corps contraint. Ainsi le corps mis à l’épreuve de ce qui l’entrave s’exerce, au rythme de ses états d’âmes, à éprouver physiquement le poids des empêchements liés à une vie réglée au millimètre, où toute fantaisie déviante semble ad vitam aeternam proscrite. Que reste-t-il en effet de liberté à une femme artiste, prise dans le flot d’obligations ne permettant aucun écart par rapport à la feuille de route dictant ses déplacements ?

Une confidence « Dans ma vie d’artiste, des rencontres très intenses et très brèves », et toujours la litanie des mêmes messages enregistrés chargés d’obligations jusqu’à épuisement qui se traduisent par deux jambes tendues vibrant dans l’air comme les aiguilles affolées d’une montre. Ce rêve aussi d’une maison désirée où elle pourrait se poser, elle, l’artiste surbookée, et l’enfant sorti de son ventre de femme ayant ressenti dans l’acte d’enfanter des sensations proches de celles de mourir. Alors pour trouer ce monde de solitude, la femme-artiste abat le quatrième mur et s’adresse directement à la salle : « 28 mars 2019. L’avant-scène de Cognac. Il est 20h20. J’ai peur d’être seule et vous ? ». Et un dialogue surprenant s’instaure, en particulier avec une fillette à l’intelligence vive, avant qu’elle ne conclue : « On n’est jamais seule, on a notre ombre. Je pense au moment de mourir, ce sera bien. Ce doit être le repos ».

Il y aura la chute, où dans un message délivré « d’outre-tombe » par son IPhone serviteur fidèle, elle enverra à sa progéniture aimée des mots vivifiants où la mort, apaisée, apparaît « être » un élément essentiel du cycle vital éternel. Littéralement enchantés par ce solo chorégraphique et parlé aux résonnances universelles, la vie et la mort promues comme antidotes à une robotisation mécanique de nos existences, nous nous sentons – nous aussi – devenus à jamais vivants.

« Accidens (ce qui arrive) », réplique vivante des platines commandées en live – dont les sons grondant, chuintant, vibrant, s’amplifiant au gré des impulsions données par Raphaëlle Latini campée dans un coin de l’avant-scène, le traversent littéralement de part en part – le corps du fascinant danseur Samuel Lefeuvre vibre à l’unisson. Etrange alchimie visuelle et sonore que celle de ce corps, planté sur ses deux pieds, livré tout entier aux soubresauts de l’énergie électrique le tordant, le faisant s’écrouler, se redresser, avant de le plaquer irrémédiablement à terre… pour se redresser à nouveau dans un cycle qui semble immuable. Développant une énergie aux limites des forces humaines engagées dans un combat sans terme, le corps vêtu de blanc se métamorphose en automate plus qu’humain sous l’effet d’un éclairage évoquant une apocalypse diluvienne à rendre l’âme.

D’emblée le décor signe la dramaturgie à venir. Sur un plateau plongé dans l’obscurité, où dans un coin émergent – en plissant des yeux – les platines d’une officiante tout de noir vêtue, une forme recouverte d’un drap blanc semble frappée d’inertie. Sous les grondements du tonnerre qu’accompagne une musique lancinante, une forme encapuchonnée tout de blanc vêtue, se met à ramper, à se retourner et, appuis et gestes saccadés, tente de s’extraire du sol. Se retournant sur le ventre, rampant, avec grands efforts et une nouvelle énergie puisée au plus profond d’elle-même, elle tente de relever la tête. Puis s’arc-boutant sur la pointe des pieds et les phalanges des mains, renversé, son corps forme un pont que le noir va engloutir dans un déchaînement sonore. Lorsque la lumière revient, c’est l’homme debout, campé solidement sur les deux jambes qui nous fait face, le regard fixe planté dans le nôtre… avant de s’écrouler brutalement. Il se relève, retombe, se relève, retombe dans des jetés au sol de plus en plus accélérés. La violence faite au corps est palpable lors des retombées hors des points d’équilibre, redoublée par l’énergie à déployer pour retrouver l’équilibre précaire de la station debout.

Ainsi se répètent en boucle les stations de l’itinéraire heurté de l’homme à la recherche d’une verticalité perpétuellement remise en cause. Les décharges électriques, secouant son corps directement « branché » sur les platines, agitent de manière compulsive sa carcasse malmenée. Quelques pas et les soubresauts reprennent de plus belle sous l’effet de crépitements sonores avant que des fumerolles s’élèvent au rythme d’une musique fluide libérant l’homme debout sur ses pieds. Mais la stabilité acquise sera de nouveau le lieu intranquille de contorsions et de jetés au sol, tant la recherche de l’équilibre est un idéal, toujours couru mais jamais atteint.

La beauté plastique de cette multiple performance, visuelle et sonore, chorégraphique et circassienne, confrontant l’humain aux lois de la gravité universelle, est de nature à provoquer en nous une onde de choc esthétique et physique. Secoués de part en part par la mécanique à l’œuvre, « impressionnés » par l’exploration réitérée de la géographie du danger des corps en rupture d’équilibre, nous perdons pied – à notre tour – pour flotter hors gravité.

Yves Kafka

Photos Legalween

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