« LE CIEL DE NANTES », UN TRESOR EMPLI DE LAMES TRANCHANTES ET DE DOUCES FOURRURES

Le-Ciel-de-Nantes-c-Jean-Louis-Fernandez

Lausanne, correspondance.

« Le ciel de Nantes » – Christophe Honoré – Au théâtre de Vidy, Lausanne, du 19 au 23 novembre 2021

Dans cette salle de cinéma désuète des années soixante, Christophe Honoré a réuni les avatars d’une partie de ceux et celles qui font partie de son héritage affectif et social: sa grand-mère et son second mari, sa mère, cinq de ses oncles et tantes, ainsi que lui-même.

Lui, l’artiste, le cinéaste, les a choisi pour assister à la projection du film de leur histoire familiale. Un film qu’il n’a finalement pas pu tourner, réalisant à quel point il était compliqué d’associer le souvenir d’un être réel à un.e comédien.ne, au risque de s’en départir. Peut-être le théâtre lui a-t-il offert cette alternative, moins dangereuse, de ne pas avoir à fixer sa mémoire sur pellicule?

Un film porté depuis vingt ans, jamais réalisé, joué sur un plateau de théâtre, composé de scènes filmées en direct ou enregistrées, avec des personnages ayant existé, qu’ils soient vivants ou morts actuellement. De cette mise en abîme vertigineuse, le réalisateur crée une autofiction romanesque d’une force sensible formidable.

Sur trois générations, depuis Odette la grand-mère jusqu’à Christophe son petit-fils, en passant par son mari et quatre de ses dix enfants, c’est la tragédie existentielle de cette famille tourmentée qui est représentée, avec ses périodes de grande détresse, ses drames, mais aussi ses moments de gaieté, émaillés de chansons populaires et de réparties pleines d’humour.

Les scènes se succèdent, mêlant tragédies et bonheurs, disputes et tendresses, violence et amour, humour et colère. De plus, les personnages représentés sont confrontés à différents miroirs: il y a la véritable histoire, il y a celle que les comédiens jouent sur le plateau, ainsi que les faux essais tournés avec d’autres act.eur.rice.s. Comme pour enchevêtrer plus encore les identités, les empêcher de se fixer, telles des souvenirs floutés par le temps.

Le récit souvent tragique de cette famille de classe populaire évoque des années que l’Histoire a qualifiées de « glorieuses ». Il n’est pas ici question de relecture sociale, pourtant on y décèle des comportements et des langages qui sont aux racines même de ce qui a forgé la génération des baby-boomers, que nous sommes ou dont nous sommes issus, en particulier les rôles incombant aux femmes, les remarques et comportements racistes, sexistes ou homophobes, etc.

La pièce s’apparente à un essai artistique sur le lien familial et sur la difficulté de sa représentation par l’image. Elle tente de raconter la difficulté de traduire ce qui façonne (ou pas) un être, ce qui est transmis (ou pas) par celles et ceux d’où l’on provient. Le texte est magistral, drôle et terrible, tendre et cruel, écrit avec un coeur saignant. La fiction des souvenirs est interrogée dans ce clair-obscur que personne ne peut éclairer avec certitude. Comment représenter sans dénaturer? Comment s’affranchir sans oublier? Comment ranimer dans le respect et la vérité?

Il faut rendre hommage aux comédien.ne.s qui, après un travail de plateau qui n’a pas dû être simple, se sont totalement fondus dans leurs personnages. La mère Marie-Dominique, jouée par son fils dans la vie, est d’une justesse surprenante. Chiara Mastroianni qui débute au théâtre est épatante dans les rôles de deux tantes aux destins tragiques. Marlène Saldana est une reine qui trône et panse ses blessures, pivot de cette tribu biscornue.

La réussite de cette oeuvre théâtrale tient aussi dans la sincérité poignante de son auteur envers un milieu qu’il a quitté mais qu’il ne renie jamais, le regardant comme un attribut singulier et précieux, comme un trésor empli de lames tranchantes et de douces fourrures.

« Couché dans le jardin de pierres
Je veux que tranquille il repose
Je l’ai couché dessous les roses »
(extrait de la chanson de Barbara « Nantes »)

Martine Fehlbaum,
à Lausanne

Avec Youssouf Abi Ayad, Harrisson Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana.

Photo Jean-Louis-Fernandez

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