« MUSÉE SENTIMENTAL » : LE MERVEILLEUX EST TOUJOURS BEAU

Musée Sentimental – Musée des Beaux-Arts de Lyon – Jusqu’au 14 Mars 2027.
On est toujours triste lorsqu’un musée ferme, même pour travaux, car c’est l’assurance de ne plus voir les œuvres qu’il abrite. On se prive ainsi d’un moment d’émotion et de souvenir. Mais le Centre Pompidou a eu cette idée géniale et généreuse de prêter ses œuvres à d’autres musées, et plus que ça, de les faire voyager dans toute la France. Une bien belle idée qui nous vaut de voir exposée au Musée des Beaux-Arts de Lyon une partie de la collection du Musée, et notamment le fameux « mur Breton ». Entré dans les collections en 2003, il provient tout droit de l’appartement du poète André Breton, souvent qualifié de « père du surréalisme » mais aussi de son intransigeant censeur. Adepte de l’exclusion d’un groupe de pensée qui régnera sur le monde des arts pendant longtemps, des artistes comme Aragon, Artaud, Desnos ou Tzara feront les frais de son intransigeance.
De ce temps de l’art contemporain, il reste notamment un mur de 6,60 x 3,50 mètres qui était celui de l’appartement de Breton rue Fontaine à Paris. S’y côtoyaient masques d’Océanie ou précolombiens, yeux de nacre, minéraux étranges, papillons sous verre, poupées kachinas, où se glissaient aussi des œuvres de Picasso ou de Giacometti. Tout cela était assemblé, juxtaposé dans un savant mélange, avec une hiérarchie personnelle plus qu’une pensée muséale. Tout ceci est donc visible dans l’exposition Musée Sentimental, présentée jusqu’au 14 mars 2027 au Musée des Beaux-Arts de Lyon.
Comme le disait André Breton dans le Manifeste du surréalisme : « Le merveilleux est toujours beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau ». Côté beauté, en plus de ce mur, il y a des œuvres de Daniel Spoerri, de Joseph Cornell, d’Annette Messager, de Marcel Duchamp et de Ben. On est donc gâtés de voir dans chacune des pièces ces ensembles qui retracent, en pleine Biennale d’Art contemporain à Lyon, les fondements des audaces contemporaines.
Le parcours débute par des œuvres de Laura Lamiel, « Vous les entendez », des petits intérieurs sous verre faits d’objets glanés aux puces qui, là aussi, sont assemblés, soudés entre eux, suspendus ou déposés. Plus loin, on peut contempler « Shadow Play» de Hans-Peter Feldmann, où le jeu d’ombres de figurines éclairées rappelle assez les œuvres de Boltanski, lui aussi exposé avec ses « Vitrines de référence ». C’est le témoin, là aussi, de son goût pour l’accumulation d’objets dont lui seul voyait le sens et le lien, mais qui forment au fil du temps un autre mur Breton, plus familier, moins exotique, mais tout aussi précieux d’une vie d’observation dédiée à la mémoire du monde.
L’exposition permet aussi de revoir « Le magasin de Ben », installation monumentale à messages de Ben, maintes fois copiés et reproduits, le rendant mondialement célèbre autant par sa typographie singulière que par ses messages. C’est un vaste cube noir bariolé de rouge dont on fait le tour avec le sourire en lisant son graphisme rond et plein : « J’aime le noir ! »
L’exposition se prête aussi aux installations de George Brecht : un parapluie vert, blanc et rouge, abritant une chaise de bois blanche, en regard d’une autre chaise blanche vide, juste séparées par un tapis à franges noires sur lequel est posée une balle de tennis jaune. Contraste des couleurs, accumulation d’objets mainstream.
Le petit plus de disposer du fonds de Beaubourg, c’est de revoir une des rares boîtes-en-valise de Marcel Duchamp avec la reproduction miniature de toutes ses œuvres phares. Un rare et unique moment de se confronter avec l’humour facétieux de Rrose Sélavy. Et si le Surréalisme c’est la France, il a essaimé outre-Atlantique, et on le comprend en voyant « Hôtel Andromeda » de Joseph Cornell dans sa boîte où le bleu domine. On y aperçoit des bustes antiques dessinés d’Andromède qui, enchaînée à un rocher battu par les flots, est délivrée par Persée, fils de Zeus, qui les transformera tous deux en constellations. On voit sur le bas du coffret du cadre un coquillage, quelques clous et un morceau de pierre taillée.
De ces mondes inspirés de notre monde, on peut voir aussi la « Salle blanche » de Marcel Broodthaers, qui reconstitue une pièce de son appartement bruxellois où les tableaux sont remplacés par des mots inscrits sur les murs (comme « toile », « sujet », « copie »), interrogeant ironiquement le musée et le marché de l’art. Ben n’est pas loin !
Les « Tables de travail » de Gabriel Orozco font le lien entre le mur Breton et ses objets accumulés et les boîtes-en-valise de Duchamp. C’est une sorte de cabinet de curiosités qui nous émeut particulièrement avec ces objets imaginés par l’artiste et la reproduction, là aussi, de ses œuvres.
Dans tout ce périple, on ne pouvait pas ne pas présenter Annette Messager, reine de l’accumulation, ici d’oiseaux dans ses vitrines où elle a rassemblé « Les pensionnaires ». Le cartel indique que cela peut choquer et c’est vrai que ces momies d’oiseaux ne rendent pas joyeux.
Breton aimait Picasso et Giacometti, mais aussi André Masson dont le poète avait acquis une des premières toiles, « Les quatre éléments ». Ici, on peut aussi voir « Coqs », un tableau de sable que Masson expérimenta sur la plage de Sanary-sur-Mer. On y trouve l’automatisme du surréalisme, la matérialité brute du sable et la figure animale chère au bestiaire mythologique de Masson.
Autant d’œuvres à savourer pleinement. Autant de pièces de l’art contemporain à revoir comme les Containers de Jean-Pierre Raynaud aux faïences d’un blanc éclatant. Un coup de cœur pour le « Monument funéraire par et pour Henri Ughetto », gigantesque porte de Christs en croix dorés et cloués sur fond noir.
On le voit, cette exposition à Lyon au Musée des Beaux-Arts est bien le moment rêvé pour revoir les sources d’un art contemporain qui s’expose, et de se souvenir de ce que disait André Breton dans Clair de terre : « Le plus beau présent de la vie est la liberté qu’elle vous laisse d’en sortir à votre heure ».
Emmanuel Serafini
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Sentimental Museum – Museum of Fine Arts of Lyon – Until March 14, 2027.
It’s always sad when a museum closes, even for renovations, because it means we’ll never see the works it houses again. We deprive ourselves of a moment of emotion and memory. But the Centre Pompidou had the brilliant and generous idea of lending its works to other museums, and even more than that, of sending them on tour throughout France. A truly wonderful idea that has led to the Centre Pompidou exhibiting part of its collection at the Museum of Fine Arts in Lyon, including the famous « Breton Wall. » Acquired in 2003, it comes directly from the apartment of the poet André Breton, often called the « father of Surrealism » but also its uncompromising censor. A proponent of exclusion, he would go on to dominate the art world for a long time, and artists like Aragon, Artaud, Desnos, and Tzara would bear the brunt of his intransigence.
From this period of contemporary art, one wall remains, notably measuring 6.60 x 3.50 meters, which was once part of Breton’s apartment on Rue Fontaine in Paris. There, Oceanic and pre-Columbian masks, mother-of-pearl eyes, strange minerals, butterflies under glass, and Kachina dolls hung side by side, interspersed with works by Picasso and Giacometti. All of this was assembled and juxtaposed in a skillful mix, guided more by a personal hierarchy than by any museum-like approach. All of this is on display in the exhibition « Musée Sentimental , » presented until March 14, 2027, at the Musée des Beaux-Arts de Lyon.
As André Breton said in the Surrealist Manifesto : « The marvelous is always beautiful; indeed, only the marvelous is beautiful. » On the subject of beauty, in addition to this wall, there are works by Daniel Spoerri, Joseph Cornell, Annette Messager, Marcel Duchamp, and Ben. We are therefore spoiled to see in each room these ensembles which, during the Lyon Contemporary Art Biennale, trace the foundations of contemporary audacity.
The exhibition begins with works by Laura Lamiel, « Vous les entendez » (You Hear Them) , small interiors under glass made from objects gleaned from flea markets, which are, here too, assembled, welded together, suspended, or placed on top. Further on, one can contemplate « Shadow Play » by Hans-Peter Feldmann, where the interplay of shadows cast by illuminated figurines is quite reminiscent of the works of Boltanski, also exhibited with his « Vitrines de référence » (Reference Showcases) . This, too, testifies to his taste for the accumulation of objects whose meaning and connection only he could discern, but which, over time, form another Breton wall, more familiar, less exotic, but just as precious, a testament to a life of observation dedicated to the memory of the world.
The exhibition also offers a chance to revisit « Ben’s Shop , » Ben’s monumental installation of messages, copied and reproduced countless times, making him world-famous as much for his unique typography as for his messages. It’s a vast black cube, variegated with red, which one walks around with a smile, reading its rounded, solid graphic: « I love black! »
The exhibition also lends itself to installations by George Brecht: a green, white, and red umbrella sheltering a white wooden chair, facing another empty white chair, separated only by a black fringed rug on which rests a yellow tennis ball. Contrast of colors, accumulation of mainstream objects .
The added bonus of having access to the Beaubourg collection is the chance to see one of Marcel Duchamp’s rare « box-in-a-suitcase » works, containing miniature reproductions of all his key pieces. It’s a rare and unique opportunity to encounter Rrose Sélavy’s playful humor. And while Surrealism is synonymous with France, it spread across the Atlantic, as evidenced by Joseph Cornell’s « Hotel Andromeda » in its blue-dominated box. There, one glimpses antique busts of Andromeda, chained to a wave-battered rock, being freed by Perseus, son of Zeus, who transforms them both into constellations. On the bottom of the frame’s box, one can see a seashell, a few nails, and a piece of carved stone.
Among these worlds inspired by our own, we can also see Marcel Broodthaers’ « White Room , » which recreates a room in his Brussels apartment where the paintings are replaced by words inscribed on the walls (such as « canvas, » « subject, » « copy »), ironically questioning the museum and the art market. Ben isn’t far off!
Gabriel Orozco’s « Work Tables » create a link between the Breton wall and its accumulated objects, and Duchamp’s boxes-in-suitcases. It’s a kind of cabinet of curiosities that particularly moves us with these objects imagined by the artist and the reproduction, here too, of his works.
Throughout this journey, we couldn’t possibly overlook Annette Messager, the queen of accumulation, here with her collection of birds in her display cases, where she has gathered « The Residents . » The label warns that it may be shocking, and it’s true that these bird mummies don’t exactly inspire joy.
Breton admired Picasso and Giacometti, but also André Masson, whose early canvases, « The Four Elements, » the poet had acquired . Here, one can also see « Roosters , » a sand painting that Masson experimented with on the beach at Sanary-sur-Mer. It displays the automatism of Surrealism, the raw materiality of sand, and the animal figures so dear to Masson’s mythological bestiary.
So many works to be fully savored. So many pieces of contemporary art to revisit, like Jean-Pierre Raynaud’s Containers with their dazzling white earthenware. A particular favorite is the « Funeral Monument by and for Henri Ughetto , » a gigantic gate of gilded crucifixes nailed to a black background.
As we can see, this exhibition in Lyon at the Museum of Fine Arts is the perfect opportunity to revisit the sources of contemporary art that is on display, and to remember what André Breton said in Clair de terre : « The most beautiful gift of life is the freedom it leaves you to leave it at your own time. »
Emmanuel Serafini
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Images: 1 et 2- Hans-Peter Feldmann, Shadow Play, 2009 – 3- George Brecht, Chair events, 1959-2002 – 4- Annette Messager, Les pensionnaires, 1972 – 5- Gabriel Orozco, Mesas de Trabao (Working Table, 2005) – 6- Marcel Broodthaers, La salle blanche, 1975 – Copyright the artists and estates – courtesy Musée des Beaux Arts de Lyon, Centre Pompidou, Galerie Marian Goodman























