MICHEL JOURNIAC : SUBLIMER LES NORMES

Exposition Michel Journiac chez Patricia Dorfmann.

Les idéologies cessent d’être critiques,  carcasses vides, elles ne peuvent atteindre la réalité, et, devenues otages, ne  laissent d’autres ressources que la révolte. Michel Journiac (1974).

La Galerie Patricia Dorfmann présente actuellement une exposition  personnelle de Michel Journiac (1935-1995), figure historique et incontournable  de l’Art Corporel en France. Il s’agit du troisième volet d’un cycle consacré à  l’artiste débuté en 2008 qui nous permet d’envisager son œuvre performative et  photographique dans son ensemble. Avec Gina Pane et Vito Acconci, il est  considéré comme une figure fondatrice de l’art corporel dont il a su développer  les problématiques à l’extrême. Ancien séminariste reconverti en  artiste/philosophe/sociologue, Michel Journiac se détourne de la religion pour  se lancer dans la performance. Messe  pour un Corps (1969) demeure son œuvre la plus célèbre à cause de sa  médiatisation à l’époque. L’artiste avait défrayé la chronique en fabriquant,  selon un rituel très précis, du boudin à partir de sang humain, qu’il offrait  généreusement au public. De son attrait pour la religion, il a conservé le  processus de rituels qu’il va appliquer eau champ de l’art, pour traiter de  problématiques cruciales comme le genre, la sexualité, la patriarchie, la  religion, la démocratie, la peine de mort, l’argent, la mort  etc.

Le corps est premier, interrogation qui  ne se peut éliminer. L’entreprise dite créatrice renvoie fondamentalement,  politiquement et matériellement, à son propre corps et au corps de l’autre saisi  comme un absolu qui accepte ou rejette, attire ou repousse, il n’y a pas de  corps indifférent ; il est l’origine et le moyen par lequel se peut mener  l’enquête nommée création, s’exercer un incertain travail. C’est un constat  existentiel, ce qui fonde une démarche, l’a priori fondamental, le point de  départ nécessaire.[1]

L’actuelle exposition présente un aspect essentiel de sa pratique corporelle, celui du  travestissement, qu’il envisage comme un élément moteur de son approche à  l’Autre. Il réalise de nombreuses séries photographiques où il y apparaît  travesti. Par exemple en 1974 il produit un feuilleton photo intitulé 24  heures d’une femme ordinaire, où il endosse le rôle — et les  atours — d’une ménagère occupée à ses activités quotidiennes (cuisine, lessive,  maquillage, achat de tampons, attente de l’époux, accouchement etc.), une série  qui nous confronte à l’univers critique de Michel Journiac, à la portée critique  et sociale de son œuvre. 24 heures d’une femme  ordinaire est composée de quarante  quatre clichés à l’origine, où l’on retrouve son goût pour la théâtralisation  des poses dans une veine parodique, pour le travestissement et la redéfinition  des identités sexuelles. Un goût qui apparaît  également dans les œuvres Piège pour un  Travesti – Greta Garbo (1972) et Piège pour un travesti – Rita Hayworth  (1972), où l’artiste incarne les rôles des deux actrices-icônes américaines. Il  poursuit là les recherches amorcées par Claude Cahun ou Rrose Sélavy (alias  Marcel Duchamp), en formulant un art queer, transgenre. Un art de la révolte  contre les normes imposées, les diktats sociétaux, moraux et religieux. En ce  sens, la figure de la putain est récurrente dans l’œuvre de Michel Journiac. En  1973, il produit une série de sculptures intitulée Contrat de prostitution – Relique d’un  putain inconnu. Une figure dénigrée, isolée, et pourtant bien installée dans  notre société. L’artiste dénonce les hypocrisies, les non-dits. Par la voie de  la transgressionIl libère la parole, les objets et les images d’une morale  aveugle et sourde. Rodolphe Stadler écrit : « Journiac montrait que des choses,  des comportements, les plus apparemment éloignés de l’art, comme de dire la  messe ou de se travestir, pouvaient toucher du doigt un certain sublime que  l’art conventionnel ne parvenait plus à exprimer. »[2]

De manière plus trouble, il travaille sur sa relation  avec ses parents par le biais du complexe d’œdipe développé par Sigmund Freud.  Aimer la mère et tuer le père. Ainsi il produit Hommage à Freud (1972), où il se  métamorphose en son propre père et en sa propre mère. La juxtaposition des  quatre portraits en noir et blanc est fascinante. Le complexe d’Œdipe est  également mis en œuvre par Journiac avec une installation comme Oedipus Rex (1984) où trois squelettes  sont mis en scène. L’un est assis sur une chaise, il s’agit de l’artiste  lui-même, un autre est pendu par les pieds, recouverts de tissus, le père, le  dernier les allongé au sol, nu, la mère. Le fils semble épris de remords après  avoir tué son père et couché avec sa mère. Avec la série L’inceste (1975), il monte un mini  scénario avec son père, sa mère et lui-même. Trois protagonistes pour une  trouble histoire : père-amant, fils-voyeur, fils-fille-amante, fils-garçon-amant  et mère-amant. Neuf photomontages à travers lesquels il expérimente les  possibilités de représentations et d’incarnations de l’Œdipe.

Le corps est le vecteur de toutes ses recherches et de  toutes ses interrogations. Il le traite comme une plate-forme expérimentale pour  non seulement comprendre sa propre identité, mais aussi l’Autre et la société  dans laquelle il évolue. Vincent Labaume, qui en 1995 a rédigé l’éloge funéraire  de Michel Journiac, a écrit : « Nul doute que pour la génération qui t’a  rencontré pendant ces années sombres, tu faisais figure d’exception à la  normalisation des produits d’art du Marché, tu faisais figure d’exclu dans le  paysage culturel français, pour ne pas dire international. Aux difficultés  financières, tu répondais par une création rebelle dont ton corps était le seul  garant. »[3] Si, de son vivant, Michel Journiac n’a pas connu une  reconnaissance à la hauteur de son œuvre, innovatrice, subversive et  expérimentale, il est encore aujourd’hui timidement découvert et redécouvert par  toute une génération d’artistes qui voient en lui non seulement un pionnier de  l’art queer mais aussi une influence esthétique et conceptuelle  majeure.

Julie Crenn

Exposition Journiac – Hommage à Freud, du 28  janvier au 25 février 2012, à la Galerie Patricia Dorfmann (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.patriciadorfmann.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.journiac.com/


[1] JOURNIAC,  Michel. « De l’objection du corps » (1974) in Michel Journiac. Strasbourg : Les Musées  de Strasbourg : Paris : ENSBA, 2004, p.182.

[2] « Piège  pour un travesti, Galerie Stadler, 1972 : Témoignage de Rodolphe Stadler et  Stefano Polastri » in Michel Journiac  (2004), p.129.

[3] LABAUME,  Vincent. Tombeau de Michel Journiac.  Marseille : Al Dante, 1995,  p.8.

2. Michel Journiac / Hommage a  Freud / 1972 / Impression N&B sur  papier / 34 x 23,5 cm /Courtesy Galerie Patricia Dorfmann,  Paris.

1. Michel Journiac / Piège pour  un travesti – Rita Hayworth / 1972 / Quadriptyque composé de 3 photographies  N&B sur Formica contre-collées sur bois et d’un miroir avec texte en relief : 120 x 75 cm  (x4) /Courtesy Galerie Patricia Dorfmann,  Paris.

About these ads

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s